C’est l’impasse. Les humoristes belges n’ont pas le cœur de répéter ce qui les faisait rire il n’y a pas si longtemps : «Ce qui unit la Belgique, c’est le roi, la bière et l’équipe de football». Car une nouvelle fois depuis juin 2007, date à laquelle s’est installé le chaos politique, les négociations entre Wallons et Flamands pour former un gouvernement ont échoué vendredi 3 septembre 2010.

Une plus large autonomie

Le chef du Parti socialiste francophone, Elio Di Rupo, pressenti pour être Premier ministre, croyait pourtant avoir fait le plus difficile. Mais c’est le parti indépendantiste flamand, le N-VA, qui a rejeté l’ultime proposition de compromis.

Les partis néerlandophones exigent depuis des années une autonomie plus large dans les domaines financiers et administratifs. Mais les Wallons ont du mal à la leur accorder, par peur de voir plonger la Wallonie, fortement touchée par le chômage et la désindustrialisation, dans une pauvreté irrémédiable.

Le spectre de la partition

Pourtant, ces dernières semaines, Elio Di Rupo était parvenu à arracher aux Wallons un certain nombre de transferts de compétence du gouvernement aux régions, en échange de subventions pour la capitale, Bruxelles, largement francophone.

Les indépendantistes flamands du N-VA, la formation de Bart De Wever, et le parti chrétien-démocrate flamand (CD&V) de l’actuel Premier ministre Yves Leterme ont dit non. Au risque de faire une nouvelle fois planer le spectre de la partition de la Belgique.

«Que veut la Flandre ?»

« La N-VA regrette que les positions entre Flamands et francophones n'aient pas pu se rapprocher. Pourtant, un compromis était possible », a déclaré Bart De Wever, le vainqueur des législatives de juin 2010, avant de conclure à «une chance manquée».

A cet égard, la revue de presse francophone 7sur7.be est édifiante : «Mais que veut la Flandre?», titre à la une, samedi 4 septembre, le quotidien Le Soir, ajoutant : «Incompréhensible. Totalement regrettable. Et à ce stade, absolument irresponsable ».« Et maintenant? En wat nu?» , s'interroge La Libre Belgique. Il faudra «certainement tout reprendre à zéro».

«Allons-nous vivre en paix ?»

Dans son éditorial au vitriol, Le Soir pose une nouvelle fois la question taboue aux Flamands: «Que voulez-vous ?» «Dites-nous : si vous aviez été assurés en 2007 (…) de la scission de BHV (l’arrondissement Bruxelles-Hal-Vilvorde,ndlr) sans concessions énormes, du transfert pour 15 milliards de compétences, de la confection d'une nouvelle loi de financement, de l'assurance d'une mise en place d'une responsabilisation, de la certitude que les conditions sont réunies pour que le centre de gravité du pays se déplace, avec un paiement échelonné et conditionné de 500 millions d'euros pour Bruxelles, dites-le-nous, n'auriez-vous pas été satisfaits ? » Les Wallons ne comprennent plus rien aux demandes des néerlandophones et perdent patience en voyant poindre l’inéluctable. C’est sans doute ce qui fait dire à Elio Di Rupo, écœuré: « J'espère que nous pourrons continuer à vivre ensemble en paix ».

«La troisième région»

Sébastien Polet, auteur belge - francophone - sur Suite101, tempère cet alarmisme: «Le gros problème actuel, dit-il, c'est le sort de la région de Bruxelles-Capitale, la 3e région du pays. Il y a une différence nette entre les francophones de Bruxelles et les Wallons. Les votes sont différents (les Bruxellois votent en majorité à droite et les Wallons pour le PS). Il y a aussi des différences importantes dans les mentalités. Il n'y a donc pas d'union des francophones. La presse francophone étant surtout bruxelloise, elle est beaucoup plus alarmiste que la presse néerlandophone.»

Une question de temps

Jean-Yves Camus, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), prédit depuis 2007, sur Linternaute.com, que l’implosion de la Belgique «n’est qu’une question de temps». Depuis le 10 juin 2007, explique-t-il, le pays ne garde ses gouvernements successifs que quelques mois.

Les sujets de conflits sont multiples : économiques d’abord, puisque les Flamands ne veulent plus payer pour une Wallonie en pleine désindustrialisation. Ils sont culturels aussi : «La Flandre a longtemps été victime d'un certain snobisme francophone, qui a créé du ressentiment à l'égard de ce qui est français, francophone, wallon», explique le chercheur. « En témoigne le petit jeu d'Yves Leterme qui, (un jour) a chanté la Marseillaise quand on lui a demandé quel était l'hymne national belge… et pas la Brabançonne, c'était de la provocation».

Un Etat artificiel

Enfin, il existe des raisons historiques à la fragilité de la Belgique. C’est une construction «artificielle et récente» (1830) qui n’a connu que l’instabilité politique : Etat unitaire à l’origine, elle est devenu un Etat fédéral dans lequel la culture de compromis servait de ciment. «La crise actuelle, conclut Jean-Yves Camus, serait donc une étape de plus dans l'histoire politique et institutionnelle mouvementée du pays.» La dernière avant l’implosion ?