L’art japonais, sous ses formes les plus variées, a de longue date passionné les créateurs et artistes européens, qui y ont trouvé d’inépuisables sources d’inspiration pour leur propre travail. Mais il ne s’agissait pas forcément d’échanges directs. Ces dernières années ont par contre vu se développer de nombreuses collaborations internationales, notamment dans le domaine de la mode. Les grandes maisons font appel aux artistes pour imaginer avec eux des lignes spéciales, en éditions limitées. Il s’agit souvent d’artistes ayant déjà une forte reconnaissance à l’étranger, à l’univers clairement identifiable et aisément déclinable, des « stars » susceptibles d’attirer un large public.

On compte nombre de Japonais parmi ces artistes, l’exemple le plus célèbre, qui a en quelque sorte amorcé la tendance, étant celui de Takashi Murakami (1962), qui a imaginé en 2003 une ligne de sacs pour Vuitton. Murakami avait déjà collaboré avec la maison japonaise Issey Miyake pour une ligne de vêtements aux motifs inspirés par sa série des yeux, mais ce projet n’avait eu ni l’ampleur ni le retentissement international de celui qui a uni l’artiste japonais à la vénérable maison française, laquelle trouvait là une manière extrêmement efficace de rajeunir son image et de toucher une nouvelle clientèle.

Infinitely Kusama, des pois à l'infini

Vuitton récidive l’expérience cette saison avec l’une des grandes vedettes de l’art contemporain japonais, Yayoi Kusama (1923), à laquelle le Centre Pompidou et la Tate Modern ont consacré des expositions personnelles en 2011 et 2012. L'artiste multidisciplinaire s'est rendue célèbre avec ses surfaces recouvertes de pois, issus des hallucinations expérimentées lors de son enfance troublée, et avec son motif fétiche, la citrouille.

Kusama avait déjà inspiré les créateurs de mode avant cette collaboration avec Vuitton. On se souvient en particulier d’une superbe robe citrouille dessinée il y a déjà quelques années par Karl Lagerfeld pour Chanel. Mais l'artiste japonaise est cette fois directement impliquée dans le processus créatif, elle qui a su faire de son propre personnage une sorte de marque de fabrique et dont les fameux pois et citrouilles se déclinent désormais en un nombre impressionnant d’objets dérivés, du porte-clefs au T-Shirt, en passant par les biscuits ou les téléphones ! L’univers pop et coloré de Kusama devrait séduire une clientèle jeune et branchée, soucieuse de se distinguer de la masse tout en continuant à acheter des marques considérées comme des valeurs sûres.

Sugimoto et Hermès, révéler la lumière

A mille lieux de l’abstraction ludique des pièces créées par Kusama, la maison Hermès, qui a toujours misé sur la discrétion et le savoir-faire, a fait appel à un autre grand nom de l’art japonais, le photographe et plasticien Hiroshi Sugimoto (1948). Moins connu du grand public que Murakami ou Kusama, Sugimoto est néanmoins l’un des photographes les plus cotés au monde. Une de ses photographies a récemment été choisie pour la pochette d’un album de U2, faisant découvrir le travail contemplatif de l’artiste japonais à un public plus vaste. Coutumière également des collaborations artistiques et grand soutien à la création contemporaine, Hermès a sollicité le photographe pour une nouvelle série de ses fameux carrés. Un choix audacieux lorsque l’on sait que Sugimoto est surtout célèbre pour ses travaux en noir et blanc.

Mais l’artiste est avant tout un maître de la lumière, et sa collaboration avec Hermès s’inspire de ses recherches sur le spectre de l’arc-en-ciel. Sugimoto explique ainsi sa démarche : "J'ai acheté une première édition du livre L'Optique, d'Isaac Newton, publié en 1704. Il a été le premier à décomposer la lumière et à nommer les sept couleurs. J'ai voulu refaire cette expérience à plus grande échelle."[1] Pour cette entreprise de longue haleine, le photographe a placé en haut d’un immeuble, au sommet d’une des collines de Tôkyô, un prisme de verre optique de 2,50 mètres de haut. Les murs ont été recouverts de shikkui, un enduit écologique japonais, qui absorbe et reflète la lumière de manière uniforme. Chaque jour, à l’aurore, Sugimoto a attendu le très fugace moment où les rayons du soleil forment des dégradés de couleurs en se reflétant sur les murs. Pour l’artiste, il s’agissait là d’éprouver les notions de passage du temps et d’éphémère, centrales dans la pensée japonaise et également omniprésentes dans ses propres photographies. Une manière aussi de se relier à l’univers car, comme le remarque le photographe : "La lumière sur le mur vient du Soleil, qui est situé à 150 millions de kilomètres de la Terre […] Ces couleurs ont déjà plusieurs années, elles sont un enregistrement de l'histoire de l'univers." [2]

C’est une infinité de tons en perpétuelle métamorphose que Sugimoto nous offre à voir. Ses « Couleurs de l’ombre » semblent effectivement émerger de l’obscurité ; la couleur rayonne d’énergie vibrante. Pour la capter, plutôt que d’utiliser des appareils sophistiqués, l’artiste a opté pour le Polaroid, dont il a tenté de réunir le plus possible de pellicules avant leur disparition complète du marché. Autre façon de faire allusion au caractère transitoire des choses et des êtres, d’autant que la durée de vie des photographies obtenues avec ce support est assez limitée. Les carrés reproduisent avec finesse les tons capturés par Sugimoto ; un défi technique pour un résultat subtil et surprenant, la légèreté et la souplesse de la soie se mariant parfaitement avec l’impalpable beauté des lumières de l’aurore.

En savoir plus

La collection Kusama-Vuitton : http://www.louisvuittonkusama.com/fr_FR

Des oeuvres récentes de Sugimoto sont actuellement exposées au LAM, Musée d'art moderne de Villeneuve d'Ascq : http://www.musee-lam.fr/archives/category/decouvrir/agenda?evt=7341#/7341 et la série des Couleurs de l’ombre est présentée à Bâle jusqu'au 21 juin, au Museum del Kulturen : www.mkb.ch

La série complète des Couleurs de l’ombre : http://editeur-en.hermes.com/editions/h3-hiroshi-sugimoto/the-scarves.html

[1] Claire Guillot, http://www.lemonde.fr/style/article/2012/06/15/le-carre-hermes-de-sugimoto-soie-solaire_1718324_1575563.html

[2] Op.cit.