
- Kind of Blue, 1959, le making of - Editions Le Mot et le Reste
Il s’appelle Jimmy Cobb, il est batteur de jazz et fin octobre 2009, il donnait un concert à la Cité de la musique à Paris dans le cadre de la série d’hommages à Miles Davis prévus entre 2009 et 2010, recréant sur scène tout l'album Kind of Blue. Il faut dire que Jimmy Cobb est le dernier survivant du sextet de Davis sur cet album-phare sorti en août 1959. Autant dire un monument à lui tout seul vu la renommée et l’importance historique de l’album.
C’est donc en toute logique que le musicien signe la préface du livre de l’Américain Ashley Kahn Kind of blue le making of du chef-d’œuvre de Miles Davis, paru en français aux Editions Le Mot et le Reste en 2009 (et traduit par l’ancien rock critic Philippe Paringaux, déjà traducteur du récit de l’ingénieur du son des Beatles Geoff Emerick chez le même éditeur).
Jazz modal et théorie
Ashley Kahn est un journaliste et universitaire historien de la musique. Pourtant, son livre n’est à aucun moment lesté du poids de l’analyse théorique. Le sujet s’y prêterait, puisque Kind of Blue inaugure un nouveau genre, le jazz modal, ou jazz gammique. Une écriture musicale basée sur les gammes et non plus les accords comme cela se pratiquait jusque là. Des morceaux entiers se retrouvent alors à pouvoir tenir sur pas plus de deux accords. Une véritable révolution à l’époque.
L’auteur ne peut éviter quelques pages théoriques mais il sait rester abordable et lisible. Surtout, il privilégie le récit, réussissant, même si le lecteur n’est pas au fait de toutes les notions musicologiques, à faire comprendre les enjeux d’une telle musique.
Car le livre ne se limite pas à raconter l’enregistrement de Kind of Blue. Il prend soin de retracer tout l’itinéraire de Miles Davis jusque là, ses expériences, ses ambitions, ses recherches, ses collaborations. Du coup, Kind of Blue arrive en vertu d’une certaine logique.
Bill Evans
Le décor est parfaitement planté, les personnages bien campés et leur importance bien définie. Comme celle, primordiale, du pianiste Bill Evans, dont le jeu est pour beaucoup dans l’ambiance mélancolique et retenue de l’album.
Ou celle de la section rythmique de Miles, composée du batteur Jimmy Cobb, du bassiste Paul Chambers et du pianiste Wynton Kelly (qui ne joue que sur un des cinq morceaux du disque). Ces trois-là formeront un genre de groupe dans le groupe, apparaissant ensuite sur nombre d’albums d’autres jazzmen.
30e rue
Deux grands chapitres sont consacrés à chacune des deux sessions d’enregistrement, dans le studio Columbia de la 30e rue de New York, construit dans une ancienne église orthodoxe et aujourd’hui démolie.
L’auteur a eu accès à l’ensemble des bandes, avec les discussions entre musiciens, les faux départs, les erreurs, les prises alternatives. L’occasion d’atténuer un mythe, celui du jazzman qui enregistre vite et bien, sous le coup de l’inspiration. Au contraire, les enregistrements révèlent un Miles Davis réfléchi, qui ne rechigne pas à faire plusieurs tentatives.
Il apparaît également que personne, dans le groupe, n’avait vraiment conscience d’être sur le point de bouleverser l’histoire du jazz. Plusieurs musiciens d’ailleurs se sentaient frustrés de cette musique un peu trop calme et ont eu du mal à se faire à l’habitude de Bill Evans de ne pas jouer pendant les solos des autres.
Free Jazz
Le sextet interprétera quelques mois l’album sur scène, mais Miles Davis partira vite vers d’autres horizons avec son deuxième quintet (celui avec Wayne Shorter et Herbie Hancock) avant la période fusion. En revanche, Kind of Blue et le modal auront une riche descendance à travers la musique des autres membres du groupe, John Coltrane, Wynton Kelly, Bill Evans ou Cannonball Adderley, et de quantité d’autres qui suivront.
Malgré tout, à l’époque, le disque ne sera pas perçu comme la véritable révolution jazz de 1959-1960, comme le raconte Ashley Kahn. Miles Davis révèle en effet le modal au moment ou un autre genre surgit de manière beaucoup plus fracassante (surtout pour les oreilles) : le free jazz, du quartet d’Ornette Coleman. Et Miles Davis, d’une certaine manière plus traditionnaliste qu’on voudrait le faire croire, gardera ses distances. Voire ne cachera pas son mépris.
Mais peut-être parce qu’au fond, il aurait voulu être le seul, cette année là, avec Kind of Blue, à faire l'histoire. C’est le problème avec les génies : ils finissent par se croire seuls au monde.
Ashley Kahn, Kind of Blue le making of du chef-d’œuvre de Miles Davis, Le Mot et Le Reste, 280 pages
