• A comme «l'Afssaps».
L’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) est un établissement public français, créé en 1999, héritier de l’Agence française du médicament, chargé d’évaluer les risques sanitaires des médicaments. L’Afssaps délivre les autorisations de mise sur le marché et décide des retraits pour inefficacité ou dangerosité. Pas moins de 1000 salariés et 2000 experts occasionnels y travaillent. Financée par les laboratoires, l’agence est critiquée pour son manque d’indépendance. Dans le livre Santé, mensonges et Propagande (1), on apprend ainsi que «sur 675 personnes siégeant dans cette organisation, près de 415 personnes (donc 62,4 %) déclarent avoir des intérêts dans l'industrie pharmaceutique». L’Afssaps n’a retiré l’anti-diabétique Mediator qu’en 2009, soit 12 ans après l’interdiction du médicaments aux Etats-Unis et le retrait par la France de médicaments de la même famille.

  • B comme Benfluorex.
Dans le Mediator prescrit aux diabétiques, mais détourné comme coupe-faim sur prescription de nombreux médecins, il y a une molécule, le benfluorex, qui est un dérivé d'amphétamine et qui, une fois ingéré, produit un métabolite toxique, la norfenfluramine. Dans un cas sur 2000, cette molécule est responsable de la déformation des valves cardiaques des patients, appelée valvulopathie.

  • C comme «Composition secrète».
Le plus dur aura été de savoir ce qu'il y avait dans le Mediator. «Irène Frachon, 47 ans, pneumologue à l'hôpital de Brest, a dû enquêter quinze mois», raconte l’hebdomadaire Le Point le 18 décembre 2010, «pour découvrir de quoi était composé cet adjuvant, vendu massivement dans nos pharmacies depuis 1976». Il fallait, dit-elle, «être prix Nobel de médecine pour parvenir à lire la notice de sa composition». Ce qu’elle confirme au quotidien France-Soir le 22 décembre : « En menant des recherches sur le Mediator, j’ai été confrontée à une première difficulté majeure : impossible de savoir ce qu’était réellement ce médicament. Fait aberrant, seul le laboratoire communiquait sur la composition de son produit, sans que l’information ne soit contrôlée par l’Afssaps. La nature du médicament n’était même pas inscrite sur la notice! J’ai donc interrogé Servier (le laboratoire), qui m’a affirmé que le Mediator n’appartenait pas à la même famille que l’Isoméride (voir à la lettre I), ce qui s’est révélé inexact».

Un député-cardiologue à la rescousse

  • D comme «1000 à 2000 Décès».
«Plus de 145 millions de boîtes ont été écoulées sur le marché français entre 1976 et 2009», explique le Journal du Dimanche du 19 décembre 2010. «De 2,5 et 5 millions de Français en auraient consommé en trente-trois ans, dont 300 000 au cours de cinq dernières années. Plus de 60% des consommateurs n’étaient pas diabétiques, mais souffraient de surcharge pondérale. Le Mediator servait… de coupe-faim».

Combien de décès sont attribuables au Mediator? Le Figaro du 17 décembre révèle que «L'Afssaps, qui avait en novembre annoncé le chiffre de 500 décès a minima, a commandité une autre étude, plus étendue dans le temps, qui révèle un nombre de victimes plus important», et de dévoiler ces nouveaux chiffres : «L'Afssaps avait déjà, fin octobre, sollicité deux autres chercheurs, Mahmoud Zureik, directeur de recherche à l'Inserm, et Agnès Fournier, épidémiologiste à l'Inserm. Selon ces derniers, le nombre de morts attribuables au Mediator s'établissait entre 1000 et 2 000».

  • E comme «Enquêtes».
«Le procureur de la République de Paris a ouvert une enquête préliminaire, explique le Journal du Dimanche. La gendarmerie a commencé ses investigations. Dès le 15 janvier, l’Inspection générale des affaires sociales (Igas), qui est installée depuis un mois à l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps), rendra un premier rapport, commandé par le ministère de la Santé, pour mettre au jour les dysfonctionnements de la commercialisation du Mediator. Au mois de mai, l’Igas formulera des recommandations pour réformer le système de pharmacovigilance et d’autorisation de mise sur le marché du médicament. «C’est maintenant le temps des enquêtes, confirme Irène Frachon à France-Soir: administrative avec l’Inspection générale des affaires sociales (Igas), politique avec la mise en place d’une mission d’information parlementaire et sénatoriale, et judiciaire avec le dépôt de plaintes au civil et au pénal. Il faudra en particulier éclaircir les liens entre les divers protagonistes, par exemple entre Servier et les décideurs politiques, les autorités de santé et les experts de la sécurité des médicaments».

  • F comme «Formation et Famille».
Irène Frachon est née le 26 mars 1963. Fille de militaire, mariée à un polytechnicien, ingénieur de l'armement et hydrographe, mère de quatre enfants, cette pneumologue qui travaille au CHRU de Brest a consacré plus de trois ans de sa vie à dénoncer un scandale de santé publique où se mêlent les intérêts financiers, l’inertie de l’administration, l’ignorance des politiques face à des centaines décès de patients qui auraient pu être évités. «Irène Frachon, résume Le Point, c'est l'histoire d'une femme formidable. La consolante aventure d'un médecin de province qui révèle un scandale national de santé publique. «Elle n'a jamais hésité à dire ce qu'elle pensait ; déjà, gamine, sa parole était forte», se souvient une de ses amies, Hélène Debray».

  • G comme Gérard Bapt.
En tant que cardiologue, mais aussi député PS de Haute Garonne, Gérard Bapt, a été le premier homme politique à s’inquiéter publiquement des ravages du Mediator, après avoir lu l’interview du Dr Frachon dans Le Parisien. On y apprenait que grâce à l’opiniâtreté de la pneumologue, le médicament avait été retiré des pharmacies en catimini en novembre 2009 alors que 300 000 patients l’utilisaient encore. «J'ai trouvé ça tellement énorme», explique-t-il dans L’Express du 8 décembre 2010, «que je l'ai contactée. Depuis, nous sommes restés en contact et je continue de la soutenir dans son combat.»

«De fait, poursuit l’hebdomadaire, il publie, quelques semaines plus tard, une "Tribune libre" dans Le Monde fort remarquée et, depuis, il interpelle les pouvoirs publics, multiplie les courriers à l'Afssaps, qui est en première ligne dans cette affaire». Il met aussi la main sur des mails échangés entre l'Agence et les laboratoires Servier, fabricants du Mediator, dans lesquels Irène Frachon est qualifiée de «chevalier blanc narcissique». Grâce à lui, l'affaire prend la dimension d’un scandale national. Ce médicament, un poison remboursé à 65% par la Sécurité sociale, a fait des centaines de morts avant d’être retiré de la vente, grâce à l’entêtement d’une femme, seule face aux lobbys pharmaceutiques.

  • I comme Isoméride.
«En février 2007, écrit encore Le Point, Irène Frachon visite une patiente obèse, suffocante, et découvre parmi ses prescriptions le fameux Mediator. «Je me suis souvenue d'un article lu dans Prescrire, s'indignant que le benfluorex circule encore sous le nom de Mediator. J'ai cherché à comprendre.» Quand elle était jeune interne, elle a entendu parler de l'Isoméride, un dérivé amphétaminique prescrit comme coupe-faim, et interdit en 1997. « Or, poursuit Le Point, l'Isoméride est une formule chimique cousine du Mediator, partageant le même métabolite. L'un fut supprimé. L'autre continuait d'être prescrit». Il n’en a pas fallu davantage au Docteur Frachon pour faire le rapprochement.

Sur le livre, un auto-collant: «sous-titre censuré»

  • L comme «le Livre qui accuse».
La révélation de «l’affaire» passe par un livre, Mediator, combien de morts? (2). Irène Frachon a gagné. Le médicament est retiré de la vente. Mais tout se passe dans le plus grand secret. Il y a eu des morts, par centaines, et il n’y aurait pas de responsables ? Elle écrit un livre-enquête d’une seule traite, puis, son manuscrit sous le bras, pousse la porte de Charles Kermarec, libraire et éditeur de la maison «Dialogues», rue de Siam, à Brest. Quelques jours avant sa parution, Servier, le fabricant du Mediator obtient d’un juge le retrait de la mention «Combien de morts ?». «Trop dénigrante», dit le magistrat. L’éditeur rappelle ses 5000 exemplaires et appose sur chacun d’entre eux un auto-collant «sous-titre censuré». Trente confrères, des éditeurs prestigieux, signent alors une pétition et la presse s’intéresse enfin au Mediator.

  • P comme «Pharmacovigilance».
«Il faudra à Irène Frachon», raconte Le Post le 21 décembre 2010, «six visites à l'Afssaps, l'Agence française du médicament qui réclamera une étude cas-témoins alors que le médicament est interdit en Espagne, en Italie depuis 2005 et depuis bien plus longtemps aux Etats-Unis et que déjà en 1998 l’attention des pouvoirs publics avait été attirée par trois médecins sur la dangerosité du médicament». L’inertie de l’administration est terrible, comme le note encore Le Point: «En 1999, la Commission de la transparence, dépendante de la Haute Autorité de santé, rend un avis défavorable au remboursement pour "absence d'intérêt thérapeutique". Avis non uivi par le ministère (…) En 2005, il figure dans la liste des produits retirés de l'Organisation mondiale de la santé. En France, rien ne bouge (…) En mars 2007, la Commission nationale de la pharmacovigilance rend un avis mitigé. En 2008, un médecin écrit aux laboratoires Servier, s'enquérant de ces bruits troublants. Réponse : «Le Mediator 150 mg présente une bonne sécurité d'emploi (...). Et une bonne tolérance cardio-vasculaire».

  • S comme «laboratoire Servier».
Les laboratoires Servier sont une grande entreprise française: 20 000 emplois, dont 3000 exclusivement voués à la recherche et 3,6 milliards de chiffre d’affaires. Ils ont notamment mis au point et commercialisé l’Isoméride, (voir à la lettre I) le médicament coupe-faim pris par plus de 7 millions de français entre 1985 et 1997. Dans les années 1980, de nombreux experts ont soupçonné l'Isoméride d'entraîner des complications pulmonaires et cardiaques graves. Le médicament a été suspendu de mise sur le marché français en 1997.

  • X comme Xavier Bertrand.
«Je veux tout savoir de ce qui s’est passé depuis la mise sur le marché du Mediator en 1976», a déclaré le ministre de la Santé Xavier Bertrand au Figaro le 19 décembre 2010.«Je veux comprendre pourquoi, malgré certaines mises en garde, malgré une parenté chimique avec des molécules interdites, ce médicament est resté sur le marché pendant trente-trois ans», a-t-il précisé, rappelant qu’il avait «dans le même temps confié une enquête à l’Inspection générale des affaires sociales (Igas)».

Le député Gérard Bapt (voir à la lettre G) a accusé en novembre 2010 la nouvelle secrétaire d’État à la Santé, Nora Berra, de conflit d’intérêt pour avoir travaillé dix ans avec les laboratoires pharmaceutiques. Une polémique qui tombe plutôt mal pendant l’affaire du Mediator. L’actuel ministre de la Santé du gouvernement Fillon III, qui a exercé ces mêmes fonctions dans le gouvernement Villepin de 2005 à 2007, va-t-il se retrouver empêtré dans ce nouveau scandale de santé publique comme Laurent Fabius en 1984 dans l’affaire du sang contaminé? Il a en tout cas l'occasion de transformer radicalement un système de santé défaillant qui n'a pas su tirer les leçons d'une affaire vieille de 26 ans.

(1) Santé, mensonges et Propagande, de Thierry Souccar et Isabelle Robard, éditions Le Seuil, 2004, 18,05 euros.

(2) Mediator 150 mg. Combien de morts ?, d’Irène Frachon,éditions Dialogues.fr, 2010, 152 pages, 15,90 euros