Son nom est Christopher McCandless. Son histoire, à travers le film Into the Wild, a largement été popularisée. Car le natif de Virginie reste l'exemple même de l'aventurier qui a tout plaqué pour vivre son rêve. Qui a embrassé la liberté, non pas du bout des lèvres, mais à pleine bouche. Qui s'est affirmé comme une exception ayant réussi à s'extirper du capitalisme triomphant et de l'existence stéréotypée qui lui tendait les bras.

Plusieurs versions d'une même histoire

Trois hommes ont principalement tenté de faire une œuvre de cette épopée. La plus renommée reste le film Into the Wild (2007) du cinéaste Sean Penn. Existent aussi, pour ne citer qu'elles, les créations de l'écrivain Jon Krakauer et du réalisateur indépendant Ron Lamothe. Respectivement, ils ont donné naissance à un livre baptisé Voyage au bout de la solitude (1996) et à un documentaire ayant pour nom The Call of The Wild (2007, du même nom qu'un ouvrage de Jack London).

Problème : chacune de ces réalisations contredit les autres. Elles sont en désaccord au sujet du sens du voyage de Chris, ainsi que sur sa mort. Sean Penn, lui, met l'accent sur un héros profondément romantique, en rupture avec la société et ses rouages matérialistes. L'excellente bande-son, dont Eddie Vedder (l'un des guitaristes de Pearl Jam) est le principal dépositaire, renforce encore cette ambiance mélancolique.

Le réalisateur américain a d'ailleurs choisi de faire de McCandless (en l'occurrence Emile Hirsch) un exilé définitif; dans son film, le jeune homme de 22 ans ne s'embarrasse pas de carte d'identité ni d'aucun papier le rattachant au monde civilisé. Il découpe tout, allant même jusqu'à brûler ses dernières économies (il donne ce qui est placé sur son compte à Oxfam, une célèbre organisation non-gouvernementale).

Krakauer et Lamothe, plus terre-à-terre

Dans son livre - avant qu'il ne soit réédité - Jon Krakauer occulte, pour sa part, volontairement le sujet des papiers. Comme pour ajouter un brin de folie à l'entreprise d'Alexander Supertramp, comme l'aventurier américain s'est lui-même nommé. A l'inverse, le documentaire de Ron Lamothe, dans son souci d'établir une vérité absolue, rapporte, quant à lui, que le jeune homme ne s'est jamais séparé de ses différentes cartes et permis. En effet, son portefeuille fut découvert dans l'épave du bus, à côté de son corps. Il contenait sa carte de sécurité sociale, son certificat de naissance (que Chris avoue ne pas posséder dans Into The Wild), son permis de conduire, sa carte de santé, une inscription sur les cartes électorales et même une carte de bibliothèque. Sans oublier la somme de 300 dollars.

The Call of the Wild s'efforce également de prouver que, selon toutes probabilités, l'aventurier comptait revenir à la civilisation tôt ou tard. Son voyage, qui l'a conduit en Géorgie, en Louisiane, au Texas, au Nouveau-Mexique, en Arizona, en Californie, en Oregon, dans le Montana, en Alaska et au Canada, semblait être une recherche du bonheur à travers le calme, la solitude et la nature. Était-ce un départ définitif? Difficile à dire.

L'ouvrage Voyage au bout de la solitude, après plusieurs rééditions, semble finalement opter pour la vision de Lamothe. McCandless, s'il pensait partir définitivement sur les routes au début de son périple, envisagea l'option d'un retour au moins durant les dernières semaines de sa vie. A noter que si Sean Penn ne fait pas avouer à Alexander Supertramp qu'il souhaite retourner chez lui, il met en scène, dans le dernier songe du jeune homme, des retrouvailles imaginaires avec ses parents. Une façon poétique d'exprimer les derniers souhaits qu'aurait pu avoir McCandless.

Un homme et des convictions

La mort de celui-ci est d'ailleurs sujette à débat. Dans Into the Wild, l'aventurier meurt empoisonné, après qu'il ait confondu ses habituelles graines de pomme de terre sauvage avec une plante ressemblante mais toxique (Hedysarum, de la famille des Faboideae). Pour Jon Krakauer, l'explication est assez similaire: McCandless aurait consommé les bonnes plantes, mais celles-ci étaient contaminées par une moisissure chimique. Ron Lamothe estime, pour sa part, que c'est tout simplement la malnutrition qui est la cause de son décès.

Toujours est-il que Christopher McCandless, décédé le 18 août 1992, laisse derrière lui une histoire aussi passionnante que tragique. Féru de littérature et de philosophie, et plus particulièrement des écrits de Thoreau, Tolstoï ou Jack London, il était décrit comme un paradoxe vivant. Tantôt extrêmement sociable, parfois solitaire et de mauvaise compagnie, le jeune homme s'est finalement tourné vers le panthéisme, paradigme qui devint un refuge pour lui. Sa soif d'idéalisme, qu'il ne parvenait pas à assouvir parmi les hommes et leurs vices, l'a vraisemblablement conduit à ce périlleux voyage. Un séjour qu'il convient d'aborder avec un immense respect.

Car c'est celui de l'homme qui a écouté son cœur et assumé sa vision du monde. Jusqu'au bout.