
- Christian Harbulot - Document transmis
Directeur et fondateur de l'Ecole de Guerre Economique, Christian Harbulot décrypte les enjeux des nouvelles formes de guerre économique
Quel bilan pouvez-vous dresser de l’intelligence économique actuellement en France? Quelles sont les lacunes ou les obstacles qui existent encore? Quelles solutions envisageriez- vous? Y a-t- il une stratégie européenne?
C’est un bilan paradoxal. Les besoins sont là, les entreprises cherchent des solutions, mais il faut encore du temps pour que les acteurs économiques développent une vision plus collective du management de l’information. Si le chiffre d’affaires des cabinets d’intelligence économique est en progression sensible depuis 10 ans, le pouvoir politique reste encore très méfiant à l’égard de cette démarche. La défense prime toujours sur l’attaque or les marchés se gagnent avec des stratégies offensives et des prises de risque. Au niveau européen, la démonstration par l’absurde reste le meilleur argument. La politique agressive menée par Poutine dans le domaine gazier a ouvert les yeux de certains pays membres de l’Union européenne sur la nécessité d’une stratégie commune dans le domaine de l’énergie. Mais pour l’instant, chacun joue sa propre carte. La crise financière nous a permis de nous concerter de nouveau pour trouver des solutions. C’est un bien ponctuel dans un mal rampant. Espérons que ces enchaînements de rapports de force et de crise aboutissent à plus de concertation et donc de solutions communes. La progression d’une intelligence économique au niveau européen se fera à ce prix.
L’Ecole de Guerre Economique a formulé un concept distinct de la guerre par l’information développée aux Etats-Unis, celui de la guerre cognitive. Pouvez-vous développer?
Les Etats-Unis ont compris qu’un empire ne peut pas dominer que par des conflits militaires, il leur fallait affirmer une volonté de puissance par autre chose que la guerre, et cette autre chose est la connaissance. Les Etats-Unis sont le plus grand producteur de connaissances du monde. Et ce combat-là, l’Europe l’a perdu pour l’instant. Dans la seconde partie du XXème siècle, les Etats Unis ont mis la main sur le processus de validation de la recherche scientifique mondiale. Ils ont entre leurs mains les principales revues notées, la sélection des articles des chercheurs, la valorisation des universitaires et le monopole de la langue usuelle qui est l’anglais. Ce serait un beau sujet de réflexion à part entière de déterminer comment, au XXIème siècle, un empire pérennise sa puissance par la maîtrise de la connaissance.
Il y a un an, l'EGE organisait un colloque sur „le choc des puissances”. Comment se définit la notion de puissance dans le contexte actuel? En quoi la puissance est différente du pouvoir?
Je citerai une définition de la puissance qui a été publiée dans le rapport Japan 2000 publié par les Américains en 1991. Elle me semble particulièrement bien adaptée au contexte actuel: „La puissance acquise devient la base élémentaire des futurs moyens de contrainte et de contrôle dont l’efficacité dépendra d’une utilisation judicieuse de la force, de la richesse et des connaissances, tous ces éléments formant l’ossature de la puissance. Les pays qui seront en position de pouvoir utiliser stratégiquement ces trois éléments en tireront les plus grands avantages en faisant alterner parallèlement promesses de bénéfices et menaces de rétorsion et en tirant le meilleur parti possible de la technologie de l’information”. La culture française est très influencée par Machiavel et sa théorie sur le pouvoir, le but premier du pouvoir étant, par essence, d'être conservé. Ainsi, le pouvoir est attribué à un individu, alors que la puissance tient à l’intention et aux capacités d’action de la collectivité. J’ai constaté que les Asiatiques sont plus dans des logiques collectives que nous, or, en Occident, lorsqu’on invoque la puissance, on assimile le terme puissance à l’art d’acquérir et de conserver le pouvoir. Aujourd’hui, il y a trois catégories de pays qui se positionnent différemment par rapport à la puissance. Il y a d’abord, les pays qui détiennent une stratégie de puissance et cherchent à l’accroître, il y a ensuite ceux qui désirent préserver leur statut de puissance (la France en fait partie) et il y a enfin les pays qui subissent la puissance des autres.
En juillet 2009, Thalès invitait une trentaine de PME (Petites et moyennes entreprises) innovantes pour une journée d'échanges dans le cadre du Pacte PME. Faute de moyens (financiers, humains, matériels...), comment les PME/PMI françaises peuvent-elles tirer profit de l’intelligence économique? Faudrait-il plus d'agressivité?
Malheureusement, les petites et moyennes entreprises sont encore les victimes des grands comptes. Il faut savoir que les grands comptes traitent très mal les sous-traitants et il faut sortir de cette situation. On cite souvent à ce propos l’Allemagne en exemple. Les petites et moyennes entreprises se sont développées seules pendant plusieurs siècles sans le soutien d’un Etat unitaire. C’est une des explications du succès des PME allemandes qui détiennent aujourd'hui des niches de numéro un mondial dans différents secteurs d'activité qui résistent à la mondialisation. Les PME françaises doivent s'émanciper de la tutelle des grands groupes et gagner en autonomie stratégique par rapport aux entreprises du CAC 40 (Cotation assistée en continu – principal indice boursier sur le marché de Paris). On rajoute à cela la perversité des grands groupes qui se présentent comme des sauveurs, alors qu'ils jouent parfois le rôle de fossoyeurs en raison des délocalisations. L'intelligence économique est un moyen de s'émanciper pour sortir de ce rapport contreproductif. C'est le rôle de nos formations, créer des futurs patrons de PME capables de faire face aux grands acteurs économiques, mettre en place des stratégies et utiliser des outils modernes pour bien manager l'information. Il faut sortir de cette féodalité, il faut que les PME trouvent leurs propres ailes, car cette relation de féodalité ne correspond pas au 21ème siècle. Et l'intelligence économique est un moyen de s'émanciper.
