75 minutes consacrées à Juliette Gréco, ça ne se refuse pas. Merci Arte qui rediffuse "Juliette Gréco, l'insoumise" le 7 février à 1h20 et le 8 février à 15h05.

Qui est Juliette Gréco?

Elle est née en 1927 à Montpellier mais c'est à Paris qu'elle fera carrière après y avoir risqué sa vie en 1944 : sa mère et sa sœur, résistantes, avaient été déportées, et elle-même est recherchée par la Gestapo, elle connaîtra l'emprisonnement. Sortir de prison avait constitué sa première libération. Elle qui avait été éduquée au couvent avait effectué un séjour à Fresnes en cellule avec trois prostituées ; en 1967, elle enregistrera Déshabillez-moi, chanson écrite, justement, pour une prostituée amie de l'auteur Robert Nyel.

Le premier nez de Juliette est presque aussi célèbre que celui de Cléopâtre

A Saint-Germain-des-Prés, elle fait partie de la bande à Boris Vian, Queneau, Vadim, Albert Camus. François Mauriac la surnomme "le beau poisson noir" ; Jean-Paul Sartre écrit pour elle La Rue des Blancs-Manteaux. Elève de Jean-Louis Barrault, elle interprète Bonheur, impair et passe de son amie Françoise Sagan. Jean Cocteau lui confiera un rôle dans Orphée (1950).

De passage à Paris en 1949, le trompettiste de jazz Miles Davis tombe amoureux d'elle, et réciproquement. Pourtant, dit-elle, "Je ne parlais pas sa langue, lui ne parlait pas la mienne"... Elle le retrouve en 1952 aux Etats-Unis car le cinéma lui propose la conquête d'Hollywood. Juliette tourne avec Orson Welles, Ava Gardner, Erroll Flynn.

Le joug de la société

Pas encore libérée des apparences, des questions de physique, elle a recours à la chirurgie esthétique pour faire remodeler un nez que bien peu d’hommes auraient songé à critiquer ! Elle est également encore prisonnière des préjugés raciaux, et décide de mettre un terme à sa relation avec Miles Davis, non pas faute d’amour, mais pour ne pas briser leurs carrières respectives : la société n’accepte pas de voir une femme blanche avec un homme noir. C'est néanmoins un autre Américain, le réalisateur Daryl Zanuck, qui, dès lors, partage sa vie malgré leur grande différence d'âge, prouvant ainsi que, désormais, elle ignore les "qu'en-dira-t'on ?".

Ambassadrice de la chanson française

Le service des Relations culturelles l'envoie représenter l'Hexagone dans le monde entier. C'est avec des chansons de Léo Ferré (Jolie Môme, Paris canaille) et de Prévert et Kosma (Les Feuilles mortes) qu'elle obtient ses plus grands succès populaires. Elle réitère avec Il n'y a plus d'après de Béart, Accordéon et La Javanaise de Gainsbourg. Jean Dréjac signe La Cuisine, qu'il avoue avoir écrit en quelques minutes, en prenant des notes tandis que parlait une amie de sa femme !

Le grand public apprécie également sa version de la Chanson pour l'Auvergnat, de Brassens, et Je hais les dimanches, chanson de 1950 que Charles Aznavour lui a confiée après que Edith Piaf la lui ait refusée (Grand Prix de la SACEM en 1951).

Juliette est un cas "à part"

Malgré ce qu'on a pu dire d'elle ("Juliette Gréco est une artiste lyrique qui réussit la performance de chanter intelligemment des âneries" Radio-Magazine, 1962), elle est parvenue à maintenir, dans son répertoire, un équilibre entre réalisme, poésie, chanson à texte et variété. Un exploit car, avec l'avènement des grandes radios périphériques (Europe 1, Radio Luxembourg et Radio Monte Carlo), c'est la variété qui domine ; hormis sur la radio d'Etat, il est bien difficile d'entendre, en dehors des cabarets, les chanteuses qui ont préféré choisir un chemin plus difficile...

Au fil des ans, toujours présente dans le cœur du public français

1960... Juliette Gréco publie un nouveau 33 tours. Le titre-phare en est Si tu t'imagines, de Raymond Queneau et Joseph Kosma. En 1965, elle décroche un tube avec Marions-les (son dernier "hit" remontait à 1963. Il s'agissait d'une composition de Jean Ferrat, La Fête aux copains). 1965, toujours... Enorme succès avec le feuilleton télévisé Belphégor. En 1966-1968, les "tubes" s'intitulent Un Petit Poisson, un petit oiseau, et le troublant Déshabillez-moi dont il ne faut surtout pas s'arrêter au titre mais au contraire analyser les paroles au moment où -un an avant mai 68 !- la femme s'apprête à revendiquer sa place dans la société.

Jacques Brel qui, pourtant, écrit rarement pour autrui, composera spécialement à sa demande Vieille, vibrant hommage à la femme d'âge mûr ; après une longue amitié, elle épouse Gérard Jouannest, qui a tant travaillé avec Brel. Elle s'était auparavant deux fois mariée (et avait divorcé) avec des acteurs de renom, Philippe Lemaire et Michel Piccoli.

A 78 ans, elle enregistre le CD Aimez-vous ; à quatre-vingt ans, elle chantait encore sur scène. A 82, elle sortait encore un CD, Je me souviens de tout (2009). Elle qui n'écrit ni paroles, ni musique, a toujours conservé la passion de l'interprétation des grands auteurs et compositeurs. Et pour notre plus grand plaisir sort un nouveau CD en 2012 : "Ca se traverse et c’est beau".