Les récentes déclarations choquantes de Monseigneur Tarcisio Bertone, secrétaire d’Etat du Vatican, liant homosexualité masculine et pédophilie sont venues remettre en mémoire un amalgame assez souvent réalisé à partir de la fin du XVIIIe siècle.
Les thèses rousseauistes
Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), avec sa théorie de l'homme naturellement bon dans son état naturel, a défini ce qu'il désignait sous le nom de sentiment naturel ; certains sentiments sont conformes à la nature de l'homme, d'autres non, et parmi ceux-ci il y a l'homosexualité masculine. Il met en avant le rôle de la différence biologique des sexes dans le rapport à l'autre.[1]
Jean-Jacques Rousseau définit une approche de l’homosexualité masculine radicalement hostile. Il classe ses adeptes parmi les pervers, ceux qui refusent l’altérité des sexes. A partir de cette théorie, l’enfant moderne est défini comme innocent et l’homosexuel prend le rôle du débaucheur de jeunes gens par excellence.[2]
La crainte de la débauche de la jeunesse
Au début du XIXe siècle, l'homosexualité masculine va être assimilée aux fléaux sociaux divers : prostitution, vol... dans une vague hygiéniste. La visibilité de l'homosexualité dans certains lieux des villes, et notamment à Paris, fait craindre une progression de ces moeurs. Cette hantise alimente la peur de la débauche de la jeunesse. On peut la mesurer en consultant les archives de police disponibles à ce propos. Parallèlement, différents termes argotiques indiquent cet amalgame entre débauche des plus jeunes et homosexualité : des termes comme "môme", "calicot", "jésus" signifient "jeunes prostitués masculins" dans le langage policier du XIXe siècle. Par là, il sous-entendent les goûts supposés des pratiquants de l'homosexualité masculine.
En outre, certains procès de cette époque n'opèrent aucune différence entre le fait d'être homosexuel et de s'attaquer potentiellement aux plus jeunes. Par exemple, le procès du 22 mai 1831 contre Irénée Perrachon, accusé de détournement de mineurs sur ses élèves, est l'occasion d'un amalgame parfait. Cette crainte est de voir un garçon initié à une sexualité perverse. Un journal comme La Gazette des tribunaux pratique ce rapprochement à l'occasion de plusieurs affaires. A partir de la fin du XVIIIe siècle, le sentiment de la protection de l'enfance se développe.
Dès leur plus jeune âge, les enfants sont au travail. Médecins et sociétés philanthropiques dénoncent la promiscuité entre adultes et enfants ainsi que les conséquences funestes que cette situation engendre. D'ailleurs, une modification de plusieurs articles du Code pénal en 1832 prendra en compte cette préoccupation : l'attentat à la pudeur sans violence à l'encontre d'un jeune mineur est pris en compte, ce qui n'était pas le cas auparavant.
Paul Mirguet (1911-2001)
Plus proche de nous, nous pourrions citer l'action du député Paul Mirguet qui, le 18 juillet 1960, fit classer à la suite d'un amendement l'homosexualité parmi les fléaux sociaux, et de ce point de vue, il reprenait les amalgames constatés au XIXe siècle. Lors de la séance parlementaire du 18 juillet 1960, Paul Mirguet affirmait : "Vous êtes tous conscient de la gravité de ce fléau qu'est l'homosexualité, fléau contre lequel nous avons le devoir de protéger nos enfants." Donc les homosexuels étaient susceptibles de débaucher des plus jeunes.
Une analyse classique des doctrines homophobes
Les affirmations du secrétaire d'Etat du Vatican n'ont donc rien de particulièrement novatrices. Elles nous resservent des poncifs très souvent utilisés par les plus homophobes. Comme si le fait d'avoir une épouse était une assurance envers les agressions sexuelles commis sur les plus jeunes, ou plus globalement pour tout débordement de la chair.
De ce point de vue, cette analyse de fond reprend un concept classique pour un homme d'Eglise. Elle se retrouve dans les Epîtres de Saint Paul aux Corinthiens : « Je dis donc aux célibataires et aux veuves qu’il est bon de rester ainsi comme moi. Mais s’ils ne peuvent vivre dans la continence, qu’ils se marient. »[3]. Etre marié, vous garantit de n'être pas un pervers, ce que l'homosexuel est plus facilement du fait de sa mauvaise vie.
Tout ceci est à la fois réactionnaire, entièrement faux ,et classiquement homophobe.
[1]Pierre Zaoui, « Philosophie », Louis Georges Tin, Dictionnaire de l’homophobie, Paris, PUF, 2003, p. 320-321
[2] voir Didier Godard, L’amour philosophique, Beziers, H&O, 2005, p. 132-136
[3] PAUL, « Epîtres aux corinthiens », Bible NT, Paris, 1979, 7.8-9
