L’artiste nomme lui-même ses œuvres: « sculptures-paysages » ; en exaltant le corps de la femme, il en fait l’emblème de son univers à travers un archétype de la féminité lié à la fécondité et à la maternité. Il crée une véritable métaphore du paysage et de la nature où la légèreté côtoie le monumental, le vide s’oppose au plein, la courbe à la masse, le dessin à la matière, l’ombre à la lumière, l’angoisse existentielle au bien être.

La caresse du plein et des formes les plus parfaites : la courbe et la contre courbe

L’affection, la protection et l'intimité ne sont pas absentes du thème privilégié du sculpteur, celui de la mère et l’enfant. La confrontation, l’enlacement, la confusion de ces deux formes créent une ambivalence: le regard de la mère et de son enfant ne se croisent jamais. L'artiste exprime son angoisse, ses fantasmes aussi: Suckling Child (1932) réduit la mère à des seins nourriciers offerts à la voracité de l’enfant et les Mother and Child sont souvent teintés d'érotisme.

Les femmes sont étendues, elles exposent leurs courbes sensuelles, leurs membres lourds et massifs, leurs volumes simples et ronds. Elles présentent de petites têtes aveugles percées de deux trous noirs en guise d’yeux. Les corps sont généreux ; les genoux, les seins, les fesses sont des montagnes lisses au contact doux et fluide comme celui de galets ou de coquillages longtemps polis par la mer.

Ces objets appartiennent à l’artiste et constituent une collection, ils sont la métaphore d’un lieu habité, du refuge qu’est le ventre maternel. La sculpture, pour Moore qui privilégie le rayonnement et la monumentalité de l’oeuvre, appartient encore à la «forme glorieuse» qui réfute toute énergie destructrice, telle que la pratiquent ses contemporains.

Ses emprunts aux arts primitifs, comme ceux de Gauguin aux arts d’Océanie, de Picasso à l’art africain, à qui Moore rend visite lorsque ce dernier peint Guernica, il les choisit dans la sculpture mexicaine parmi les divinités mayas aux attitudes immuables en les stylisant et les modernisant. Leur position étendue laisse toute liberté à la composition et ses relations avec l’espace.

La confrontation des formes pleines au vertige du vide

Les pleins sont en résonance avec les vides qui traversent le corps de ses sculptures; l’artiste les compare à l’ordre du réel auquel appartient un paysage de montagnes et de vallées. Sans l’opposition des pleins et des vides, la masse semblerait inerte, le mouvement paralysé, le souffle vital ne circulerait pas, ainsi que nous le démontrent les artistes chinois dans l’alternance du yin et du yang.

« Le pivot de l’art, c’est l’équilibre…les oppositions des volumes qui produisent le mouvement » explique Rodin, le fondateur de la sculpture moderne. L’équilibre chez Moore se joue entre la forme horizontale de la femme qui prend ses appuis sur un socle rectangulaire et un effet de sustentation et de légèreté qui l’élève. Il se manifeste aussi dans Locking Piece (1963), sculpture en fibre de verre, où les deux parties de l’objet sculpté s’emboîtent et se bloquent dans un mouvement rotatif.

Le travail de l’artiste, toujours inspiré par la nature, porte ici valeur de symbole sexuel, plus évident encore dans Two forms (1934). En cela, il est proche des Surréalistes, la forme abstraite n’est jamais très loin de l'anatomie humaine qui est, pour lui, un objet d'expression par excellence. Certaines sculptures abstraites, celles de Hans Arp ou de Constantin Brancusi, semblent résulter du même processus ; elles imitent la nature sans y ressembler, elles ont une vie intérieure qui leur est propre, mais lui empruntent ses forces créatrices.

Douceur, protection ou tension, enfermement ?

Des mouvements tels que le dadaïsme ou le surréalisme, à l'affût des tendances primitives de l'humain, de l'absurde et de l'étrange évacuent des tensions qui se retrouvent dans les pierres travaillées de Moore, en particulier dans ses Stringed figures, où la tension des ficelles prêtes à se rompre expriment des forces opposées dans un affrontement qui contient une certaine angoisse.

Si la sculpture Reclining Figure (1954) évoque le classicisme de l’Antiquité grecque par la position à moitié allongée et l’utilisation du drapé, le corps est enfermé, comme prisonnier d’une gangue dont on peut espérer qu’il se dégagera. Dans Helmet Head , une forme en renferme une autre et la forme extérieure devient un cocon protecteur, une maternité ou encore un enfermement, une prison, comme dans Working Model.

Cette double lecture laisse le choix au spectateur de sa propre interprétation; les œuvres des artistes contemporains appellent souvent un questionnement. La présentation, au Musée Rodin des sculptures de Henry Moore et d’une cinquantaine de dessins, dont trois albums de croquis, s’enrichit de la reconstitution de son atelier avec la collection de statuettes, d’ossements, de coquillages, de morceaux de bois et débris variés, qui constituent pour lui les éléments incontournables de sa création.