«Toute l’histoire du monde est une histoire de nuages qui se construisent, se détruisent, se dissipent, se reconstruisent en des combinaisons différentes, - sans plus de signification ni d’importance dans le monde que dans le ciel.» Voilà ce que pense Montherlant (1895-1972), qui laisse Dieu de côté. Mais ses admirables Carnets n'en laissent pas moins transparaître une forte sensibilité religieuse et un vif intérêt pour le catholicisme…

Se conduire dans la vie

L’écrivain Montherlant n’a d’autre religion que celles du plaisir physique, de l’indépendance et de l’indifférence : «J’incline volontiers à respecter Jésus-Christ, sans croire en lui, mais que le soleil se lève, que retentisse une musique entraînante, me voici païen, qui me reprends au monde.»

C’est pourquoi il met les religions dans le même sac, qui «correspondent toutes aux mêmes besoins de l’homme» : celui de se rassurer face à l’avenir inconnu et d’avoir des repères dans la vie: «Un homme qui veut se conduire choisit une religion, une sagesse, une action ou une hauteur (…)»

Croire en Dieu

Pour lui, les causes qui font de vous un croyant sont - le plus souvent - peu sérieuses, risibles : « M. X…, qui avait un appartement bruyant, alla visiter l’Abbé Y… qui, en plein Paris, avait un appartement avec un jardin calme. M. X… y reconnut la paix de Dieu, et il crut. »

Autre exemple - et qui prouve cette fois que la religion permet à l’homme de «masquer son incapacité» : «Le jour où il dut mettre des lunettes, M. X… pensa que le temps était venu qu’il se réfugiât en Dieu.»

Objet de scandale

Cette attirance pour la religion, Montherlant la déplore car elle consomme beaucoup d’énergie : «Si l’homme faisait pour ce qui existe ce qu’il fait pour ce qui n’existe pas !»

Seules les conversions de dernière minute, celles que la proximité de la mort commande, trouvent grâce à ses yeux car «ainsi le devoir, l’altruisme, la charité, la foi religieuse n’agissent plus contre l’homme, ne peuvent plus être en cela un objet de scandale, mais rentrent dans l’ordre sage et respectable de ces choses que l’homme fait parce qu’elles le servent ou parce qu’elles lui plaisent !»

Le plaisir, toujours le plaisir !

Vertus théologales

Concernant la religion catholique, Montherlant émet des critiques de fond : «La foi ? Démission de l’intelligence. L’espérance ? Démission du caractère. Charité : la seule des vertus théologales qui soit inattaquable.»

La sainteté ? L’art lui est supérieur «parce que l’artiste, s’il cherche la perfection, comme le saint, ne la cherche pas pour soi-même.»

Les grands mystiques ? Vingt livres sur le sujet ne l’ont pas convaincu «que l’état mystique soit d’un ordre supérieur à celui du vertige ou du mal de mer.»

De médiocres chrétiens

Il arrive aussi que les catholiques soient dans son collimateur…

«Il y a une pente des catholiques (…) à croire et à vouloir faire croire que les incroyants sont malheureux (…) Ce manège me fait songer à ces gens de qui la vie conjugale est un supplice, mais qui, en public s’apitoient avec dédain sur la vie des célibataires.»

Mais de rendre à César ce qui est à César : «Ce n’est pas parce qu’ils sont chrétiens qu’ils sont médiocres, c’est parce qu’ils sont médiocres. C’est parce qu’ils sont médiocres en tout, c’est parce qu’ils sont des médiocres, qu’ils sont aussi médiocres chrétiens.»

Gilles de Rais

Toutes ces critiques ne l’empêchent pas de respecter le christianisme : «Il est admirable que la plus haute transcendance et le plus avisé réalisme conseillent également le pardon des injures.»

Sur les prêtres, pas question de les voir prendre femme : « Respect des prêtres : Si pauvre type que soit tel prêtre, il a toujours la supériorité, sur la plupart des autres hommes, de n’être pas marié.»

Il lui arrive aussi d’être admiratif : « Le christianisme, ce sont, quand Gilles de Rais s’achemine vers le bûcher, les mères des enfants qu’il a tués, dans la foule, priant pour lui. – Du moins c’est là une des pointes du christianisme, dans le sens où il est digne d’être respecté.»

La radiothérapie

Finalement, Henry de Montherlant est un sceptique : «Pourquoi ne pas accepter l’Extrême-Onction, sans "croire", puisque depuis quinze ans je fais pour mes blessures de la radiothérapie, sans y croire ?»

Quant à sa prière du soir, elle ne manque pas d'humour : «Mon Dieu ! préservez-moi de mon médecin. Mon Dieu ! préservez-moi de mon avocat. Mon Dieu ! préservez-moi de mon conseil financier, de ma secrétaire, de mes serviteurs ; en un mot, de tous ceux dont la fonction est de m’aider ou de me protéger. Ainsi soit-il.»