
- Henry de Montherlant - google images
Le milieu littéraire que Montherlant dépeint dans ses Carnets est – déjà - germanopratin mais date d’une époque à jamais révolue -les années 30 et 40- où le livre était le roi de la fête (de l’esprit) et les grands écrivains français, des légendes vivantes… Pour autant, les considérations de l’auteur des Célibataires ne sont pas toutes à mettre au musée. A commencer par la première…
Paris, forcément…
Contrairement à ce qu’on pourrait penser, «un écrivain français n’a pas besoin d’expliquer son oeuvre (ni même à la réflexion, de faire d’œuvre). Il n’a besoin que de se faire des alliés !» Dans ce domaine, il ressemble à l’homme politique qui, pour se faire élire et réélire, doit sans cesse entretenir ses réseaux…
Ces « alliés », il est clair que l’écrivain ne va pas les trouver à Trifouillis-les-Oies ou à Pétaouchnock ; l’unique théâtre de la vie littéraire française, la seule ville où un littérateur a une chance d’exister comme tel, c’est Paris!
Comme au vélodrome
Cette vie littéraire à Paris, Montherlant la compare à «une course de primes au vélodrome, où les copains s’arrangent pour que chacun des leurs gagne sur un tour (et gagne donc la prime) à tour de rôle…»
«Nos confrères nous tirent durant quelques années, poursuit-il, puis nous laissent tomber et en tirent un autre, puis un autre. Après quelques années, c’est nous qu’ils tirent à nouveau, pendant plus ou moins de temps. Il faut accepter ce rythme et s’y prêter spontanément (…)»
Les littérateurs de chapelle
Cette survie littéraire est un exercice exigeant, de tous les instants !
Eh oui, «il faut avoir fréquenté des littérateurs de chapelle, avoir correspondu avec eux, avoir gardé leurs lettres, et copie des siennes, avoir vendu ses manuscrits, ses exemplaires rares, tout cela plus ou moins truqué, plutôt plus que moins.»
C’est ce «tripatouillage, à condition qu’on ne se soit pas trompé de chapelle » qui, «beaucoup mieux qu’une œuvre», «suffit à assurer la survie» d’un écrivain.
Conclusion : « Le sordide remplace le talent, et il est aimé, alors que le talent est détesté. »
La correspondance
Toutes ces contraintes de la vie littéraire horripilent Montherlant, mettent dans son âme «le goût amer de la pantalonnade».
Prenons les lettres, par exemple. Le plus souvent cette correspondance relève de la corvée ! Quand il s’agit «de répondre pour accepter une collaboration». Ou «remercier un correspondant aimable». Ou flatter un confrère qui aime à être pommadé…
Résultat : «Quand les auteurs nous mettent le nez, en y croyant, dans les phrases élogieuses que nous leur avons écrites sur eux-mêmes, en n’y croyant pas, où se fourrer, grand Dieu ?»
Les beaux sentiments
Outre ces compliments aux auteurs, l’écrivain doit aussi distribuer des «beaux sentiments». Explications : «Depuis le XIXe siècle, le jugement critique, non pas seulement de la masse, mais des critiques professionnels, se réduit en fin de compte à un jugement de moralité ; quiconque a tâté de la gloire à un moment, et la veut plus étendue, cherche donc à gagner, par les beaux sentiments, au-delà de ce que le talent lui a obtenu : on devient bon pour plaire. »
D’où les innombrables déclarations à consonance morale que l’écrivain doit faire régulièrement sur des sujets qui – le plus souvent l’ennuient (pour rester poli) - mais qui permettent d’entretenir sa réputation…
L’acte de la création
«Dans ce fouillis, qu’est ou que risque d’être une vie de littérateur, poursuit Montherlant, il n’y a de noble, strictement, que l’acte de la création.»
Cet acte est pour ainsi dire sacré et ne devrait pas être multiplié à l’infini : «Un auteur qui dépasse un certain âge court le risque d’insister. Alors qu’il y a des choses, et parmi les plus importantes, qu’il faudrait n’avoir dites qu’une fois. »
Il faut parfois préférer le silence !
La pêche à la ligne
Oui mais voilà, dans ce domaine aussi, la contrainte est au menu !
Car «on se moque d’un écrivain de 70 ans qui ne publie plus un chef d’œuvre par année, comme si, après 45 ans de création, un homme n’avait pas le droit de se consacrer aux œuvres des autres, ou seulement, sans plus, de se reposer ; oui, la pêche à la ligne, pourquoi pas ? »
« Jusqu’au dernier souffle, écrit Montherlant, il faut faire parler de soi. Sinon, vous êtes un raté, un has been..» Et de conclure avec cette touche aristocratique qui fait son charme : « Un has been… Mot qui veut abaisser mais qui n’abaisse que celui qui le prononce…»
