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Si le suicide est un sujet tabou dans notre société, tel n’est pas le cas chez Montherlant qui en parle souvent et – surtout - sereinement. C’est pour lui «une sortie raisonnable» quand «la maladie ou des circonstances sociales» privent un individu d’exercer ses passions… Cette opinion, l’auteur des Célibataires la tient en partie de son immense respect pour l’Antiquité…
Neurasthénie
« De nos jours, écrit Montherlant (1895-1972), le suicide est tenu pour fait de neurasthénie, voire de lâcheté, et il crée une sensation d’horreur. Chez les Romains, il est accompli par les hommes les plus posés et les plus dignes...»
Et Montherlant de citer des noms glorieux, que tous les potaches de jadis étudiaient en cours de latin: «Lucrèce apporte une conception métaphysique nouvelle dans le monde romain, et la seule qui convienne à un homme de raison. Sénèque, un art de vivre par la sagesse, qui est nouveau également pour les Romains. Pétrone, un art de vivre par le libertinage gracieux, dont la littérature latine n’a pas d’équivalent. Tous trois se suicident. »
Y-a-t-il une explication à ce grand départ précipité ?
Brutus ou Menenius
Oui : «Un moment vient où la somme des dégoûts que l’on éprouve ou que l’on attend est par trop supérieure à la somme des agréments ; on se tue et cela est appelé la "sortie raisonnable"»…
Et Montherlant d’insister «sur le mot "raisonnable", tout opposé à notre conception moderne où suicide équivaut plus ou moins à détraquement.»
«On ne nous dit pas que Brutus ou Menenius se suicident dans une crise de dépression nerveuse, poursuit-il; on nous dit qu’ils sont vaincus et on nous fait comprendre qu’un ordre s’instaure qu’ils ne veulent pas souffrir ; cette raison paraît très suffisante pour justifier qu’ils se donnent la mort.»
Le christianisme
Cette façon de partir a été combattue en Europe par la religion catholique… Et Montherlant de reprendre sa casquette d’historien:
«On ne réfléchit pas assez au fait que, pendant dix-huit siècles, le christianisme empêchant les Européens de se suicider, il leur a fallu beaucoup plus de courage pour supporter l’adversité qu’il n’en a fallu aux Anciens. Le Moyen Age, la Renaissance, tant d’atrocités et pas un suicide ! Tout supporter jusqu’au bout sans fuir ! C’est à peser quand on juge les civilisations.»
Conclusion : «Le jour où, en France, on commence de se suicider – après la Révolution,- on renoue avec le monde qui s’éteignait vers le IIIe siècle… »
La cendre de cigarette
Ces faits historiques rappelés, Montherlant retrouve son temps, celui de ses Carnets (1930-1944) en évoquant «ces jours où l’on a envie de se tuer en songeant que pendant trente ans encore on aura de la cendre de cigarette qui tombera sur son gilet…»
Il parle aussi des «vieux de la campagne qui se pendent » (déjà!) et donne un conseil aux suicidaires en herbe : «Le dévouement s’use, comme le reste. Ne vous manquez pas à deux reprises quand vous voulez vous suicider. Personne ne vous cachera l’arme la troisième…»
Une histoire triste
Il imagine aussi l’histoire «d’un homme à qui son médecin annonce qu’il ne vivra pas plus de six mois (il s’agit d’une maladie sans douleur).
Après une semaine de désespoir, mettre ses affaires en ordre l’occupe pendant trois semaines. Ensuite il se demande ce qu’il va faire ; il constate qu’il accepte des dîner chez des indifférents. Il est grand lecteur, mais que lire ou que relire, quand on n’a plus que cinq mois à vivre ?
Visiter des musées ?
Choix ardu ! Et faut-il visiter des musées ? Faire un voyage ? On dira : "Il n’a qu’à faire ce qui lui plaît le plus."» En fait «rien ne paraît assez important pour être élu dans une circonstance si solennelle, et au détriment de tant de choses. De sorte qu’enfin il se décide au petit bonheur et fait n’importe quoi.
Mais bientôt la conscience que son mince reste de vie, qui devrait être un chef d’œuvre de conduite (…) est gouverné par le hasard, l’absurdité et le désoeuvrement, cette conscience lui devient peu à peu odieuse. Il se tue pour lui échapper au plus tôt.»
C’est le plombier !
Mais terminons par une histoire plus gaie, réelle celle-là: «V. s’arrêta sur le bord d’une solution de désespoir, parce que le plombier qui devait venir chez lui pour une gouttière, et qui ne venait pas depuis quinze jours, était venu enfin, quand on n’y comptait plus.
Ce petit événement agréable et inopiné lui rappela que le "pire n’est pas toujours certain". Il renonça donc à l’irréparable».
