Dans ses Carnets, Montherlant (1895-1972) glorifie l’art d’écrire, même s’il le fait passer loin après son bonheur de vivre, au point de se moquer de n’être point édité : « Avoir consacré quatre ans de ma vie à un livre que je renonce à publier (La Rose des Sables) m’est indifférent : " La vigne ne se souvient pas des grappes qu’elle a données." »

Le refus d’étendre le bras…

Ce bonheur de vivre le pousse aussi à brocarder une formule célèbre : « Nulla dies sine linea. Quel aveu de désespoir que votre vie ne suffise pas à justifier votre vie : qu’il y ait besoin de ce noir sur blanc. Ecrire devenu un besoin comme la drogue. L’art-défaite. J’ai horreur de ces bonshommes-là ! »

Pour lui, l’écrivain « ne doit recueillir sur le papier, tout chaud, que ce qui gicle de lui », ce qu’il ne peut taire sans souffrir intérieurement ! L’appel doit être pressant, et fort : « Cette nuit je me réveille et une pensée me vient. Je ne la note pas, me rendors, et au matin il ne m’en reste plus trace.

Si j’avais fait un geste, poursuit-il, elle devenait de l’imprimé, parcourait le monde, m’était imputée ma vie durant, me survivait peut-être. Mais je n’ai pas étendu le bras, et elle est rentrée dans le néant. – Puisqu’elle n’avait pas plus de force, n‘ai-je pas eu raison de ne pas étendre le bras ? »

(Question : combien d’auteurs auraient été bien inspirés de ne point " étendre leur bras ", au nom de la défense des forêts, entre autres ?)

Non aux commandes !

Avec une pareille déontologie, Montherlant fuit les écrits de commande, qu’ils émanent des éditeurs ou des auteurs eux-mêmes, genre : «Je dirige une collection. Ne m’écririez-vous pas sur ceci ou sur cela ?»

«Celui qu’on sollicite ainsi, écrit-il, devrait se tenir pour offensé, et le témoigner, car qu’a voulu lui dire son confrère, sinon : "Nous savons bien que vous n’avez rien à dire. Que vous importe donc de passer six semaines à nous bâcler ce que nous vous demandons ? Et puis nous payons bien ! et d’avance !" Et cela, n’est-ce pas, est sans réplique !»

Et l’auteur de Mors et Vita de conclure : « C’est ainsi que lorsque vous lisez la liste des ouvrages de tel auteur contemporain en tête d’un de ses livres, vous trouvez vingt titres, par exemple, mais sur ces vingt livres il n’y en a que dix qui soient son œuvre : les dix autres sont des besognes de librairie…»

La littérature aux oubliettes

S’il professe que les œuvres littéraires sont « plus importantes que l’action », il y a néanmoins un cas où les premières passent après la seconde : quand un événement fatal survient à son pays…

Dès lors, Montherlant sort son drapeau bleu-blanc-rouge du placard : « Rien n’y fait, mon œuvre pour moi s’abîme, m’en occuper me semble dérisoire et coupable ! » Et de poursuivre : « A celui qui me demande : " Que préparez-vous ? " au moment d’un grand malheur de mon pays, je ne puis répondre qu’avec humeur.»

Avoir une opinion sur tout

Malgré cette conception très haute de la littérature, Montherlant pense qu’il écrit encore trop : « J’espère bien que l’avenir fera dans ce que j’ai écrit les coupes sombres que j’aurais dû faire moi-même, en écrivant moins. »

Cette graphomanie, l’auteur de Service inutile l’impute au fait qu’on demande trop souvent à « l’écrivain célèbre (…) d’exprimer son opinion sur n’importe quel sujet (…) S’il répond qu’il n’a pas d’opinion, il passe pour un personnage malgracieux, bientôt un pestiféré… »

Il l’impute aussi à l’obligation de publier coûte que coûte : « Les légionnaires d’ici ont quelquefois, tatoué sur un pied, marche et sur l’autre, ou crève . C’est aussi ce qui est intimé aux écrivains. Jusqu’à la fin, il faut pondre son volume par année, et un volume qui fasse du bruit, encore. »

Un écrivain classique

Ces choses dites, il est permis d’écrire que Montherlant a pratiqué son art librement, lequel lui inspira ces mots : « Une chose me frappe dans ma production présente et à venir, c’est combien elle est et sera inactuelle. Ce qui me retient, ce sont les caractères généraux et éternels de l’homme. En quoi je suis " classique " ! »

Et d’ajouter : « J’emploie ce mot sans y attacher de révérence et seulement parce que je sais qu’il est de ces mots qui font plaisir aux Français. »