Henry de Montherlant (1895-1972) est un écrivain bien oublié aujourd’hui et rarement évoqué autrement que pour de mauvaises raisons : la « dissolution » de ses mœurs (son homosexualité fut révélée au public par la biographie de Pierre Sipriot).

Littérature française

Pourtant quel écrivain ! Quel styliste en particulier : précis, sec, tranchant quand il le faut ! Quelle personnalité, surtout ! L’une des plus riches et des plus complexes qu’ait connue la littérature française, qui n’en manque point…

Toutefois, l’auteur des Jeunes Filles déconcertait lecteurs et critiques qui ne pouvaient admettre qu’il pût avoir « besoin d’aimer et de vivre toute la diversité du monde et tous ses prétendus contraires » !

Montherlant, qui ne perdait jamais de vue que « tout est confusion », aimait particulièrement à « être cela et autre chose ». Il pensait qu’aucun choix définitif n’est possible, jamais !

Henry Perruchot

Ce « totalisme », Henry Perruchot l’a exploré dans son Montherlant (Gallimard) et ainsi résumé :

« 1°) Constatation de fait : il y a en moi un ensemble de tendances différentes, dont quelques-unes s’opposent ou semblent s’opposer. 2°) Position intellectuelle : je me refuse à en sacrifier aucune. 3°) Conclusion dans le concret : ne pouvant les vivre toutes à la fois, je suis bien obligé de les alterner. »

Ces trois points se retrouvent dans toute l’œuvre de Montherlant, ou presque.

Extraits :

« Il y a en moi toutes les saisons, tour à tour. Je suis un cosmos qui tourne et expose au soleil les points différents de sa surface, tour à tour.» (Costals, in Les Jeunes Filles)

« J’allume tour à tour chaque partie de moi-même, mettant durant ce temps les autres en veilleuse. » (Coups de soleil)

« Tous les phénomènes que les hommes jugent contradictoires, et sur lesquels ils s’animent si cruellement, ne sont que des parcelles égales de la vérité. » (Service inutile)

« Deux doctrines opposées ne sont que des déviations de la même vérité. Passant de l’une à l’autre, on ne change pas plus d’idéal qu’on ne change d’objet quand on contemple un même objet sous ses faces différentes. » (Equinoxe)

Aux Fontaines du désir

C’est dans ce livre, au chapitre « Syncrétisme & Alternance », que Montherlant théorise ce refus de choisir :

« Oui, tout le monde a raison, toujours. Lui qui dit à son amie : « Est-ce ma faute si mon amour s’en va ? » , et elle qui crie : « C’est trop de cruauté ! » Le père qui trouve son petit garçon odieux, et le petit garçon qui trouve son père odieux. Le Marocain et le Gouvernement qui le mitraille. Le chasseur et le gibier. La loi et le hors-la-loi. Et moi, quand j’écris ceci de sang-froid. Et moi, si je le maudissais dans la chaleur d’un saisissement. »

Mais aussi : « Je ne me sens aux antipodes de personne. Le poète ne peut rien repousser, ne peut pas cesser d’être de plain-pied avec tout. »

Port-Royal

Montherlant l’avoue plusieurs fois dans son œuvre : il n’est jamais loin de ses adversaires…Au football il lui arrive de jouer contre son club – « un acte qui a toujours eu pour moi une volupté particulière » ; et pendant la guerre du Rif où les tensions contre les Arabes sont particulièrement vives, il écrit un livre favorable aux Nord-Africains…

« Entrer dans le monde de l’ennemi, et voir que tout vous y convient, voilà qui a un sens très profond.» (Equinoxe)

Bien que se proclamant athée, il publie Port-Royal, Le Maître de Santiago, La Ville dont le prince est un enfant

« Ce qui est important, écrit-il dans Un Voyageur est un diable, ce n’est pas d’être différent des autres, c’est d’être différent de soi… Tout objet, tout être est à faire tourner, pour être embrassé dans sa totalité… »

Les nobles

Avec pareille philosophie, Montherlant a « toujours un pied dans la tranchée d’en face »

Et un pied à côté ! Concernant les nobles, les aristocrates : « Je n’y puis rien, je suis de ces gens-là. » Et d’ajouter : « Sans en être. Là-dedans et à côté, comme je suis "là-dedans et à côté" de toutes choses.» (Service inutile)

Une chose est sûre : quoi qu'il écrive, Montherlant n’est jamais à côté de ses pompes ! Et demeure un écrivain délicieux, à savourer sans modération, surtout dans ses Carnets (in Essais, La Pléiade) où chaque page témoigne de sa foisonnante personnalité.

Mais aussi de son bonheur de vivre, de son goût pour l'indifférence et de son refus d'écrire n'importe quoi !