
- Henry de Montherlant - google images
Si Cadet Rousselle a trois maisons, l’écrivain français Henry de Montherlant (1895-1972), lui, a eu trois passions mille fois citées dans ses essais en général et ses Carnets en particulier : celle de l’indépendance, celle de l’indifférence et celle de la volupté, la recherche du plaisir physique…
Eloigner le suicide…
Il est vrai que, pour ce prosateur d’exception, rien ne vaut le sport en chambre, la partie d’anatomie comparée : « Une demi-heure de plaisir physique, donnée par mon semblable, et le verre de mes lunettes était changé : le monde n’était plus ce monde de suicide où je m’enfonçais depuis des jours.»
«Le plaisir, c’est toujours sur lui que j’ai mis la main dans les tourmentes, comme sur des papiers quand le vent s’élève. Que le reste s’envole ! » Autres propos similaires : « Je ne me suis jamais donné de mal, que dans la poursuite du plaisir : là, j’en ai toujours voulu davantage. » Car « il n’est pas une douleur de ma vie qu’une demi-heure de cuissage tendre n’ait pu ou n’eût pu me faire oublier » !
Il en rajoute, sans doute, mais le message est clair ! Vive « le cuissage tendre » dont l’économie (art de bien administrer) entraîne un bon équilibre, le bonheur de vivre : « Les assises de toute une vie sont une tranquille satisfaction sexuelle : quand la (…) va, tout va ! »
Stéphane Mallarmé
Bien sûr, l’écriture arrive juste après : « Il n’y a pour moi de journée humaine, que celle où je caresse, ou celle où j’écris… » Souvent réunies, ces deux activités pourraient tenir lieu de programme existentiel : « N’est-ce pas une vie bien ordonnée que celle où l’on a consacré sa jeunesse à b., son âge mûr à écrire, et sa vieillesse à dire la vérité ? »
Ainsi, pour Montherlant, Mallarmé s’est trompé avec sa formule célèbre, qu’il réécrit de la sorte : « La chair n’est pas triste et je n’ai pas lu tous les livres… »
Du reste, s’il souhaite faire « le compte du temps de bonheur qu’il a eu dans sa vie, il (lui) suffirait d’additionner les heures de ce cuissage tendre, ce qui ferait au bout du compte de nombreuses années de bonheur… »
Louis-Ferdinand Céline
Alors que dans son Voyage au Bout de la nuit, Céline, autre grand voluptueux devant l’Eternel, évoque l’amour comme « l’infini à la portée des caniches », Montherlant va jusqu’à écrire que la possession charnelle lui donne « la plus forte idée (…) de ce qu’on appelle l’absolu » : « Une chose ronde et simple, définie et définitive comme le cercle géométrique. »
Il dit aussi que l’acte de chair, «toujours revenant, comme le soleil qui reparaît à temps réguliers sur la terre», le nourrit comme lui ! Et Henry de Montherlant d’ajouter : « On me dira : "Pourquoi l’acte de chair en particulier ? Un bon repas, lui aussi, est une chose parfaitement nette." »
La fierté du plaisir !
Sa réponse – « A cause de la matière humaine ! » - met en avant celui sans lequel l’acte de chair ne saurait exister : l’autre, le partenaire, qui a droit à tous les égards chez cet auteur qui « méprise qui désire quelque chose » mais jamais « qui désire quelqu’un ! »
Et l’auteur des Jeunes Filles de vanter « l’estime que l’on a pour l’autre, l’amitié, la tendresse, la confiance , la protection : tout ce qu’il peut y avoir d’aimable d’un être à l’égard d’un être. Et puis la fierté du plaisir que l’on sait provoquer. Et, quelquefois, la fierté de le lui avoir appris, et que ce plaisir de l’autre, appris peu à peu, soit votre création propre, tout autant que vos œuvres littéraires. »
Roger Peyrefitte
Plus loin, Montherlant se vante d’être un amant du genre gourmand : « Comme je n’aime pas – ou si faiblement ! – les personnes que je ne désire pas, il me reste beaucoup d’amour pour celles que je désire, - oui, vraiment, beaucoup, comparé à ce que l’homme donne d’ordinaire. »
En fait, la seule chose sur laquelle Montherlant reste discret (outre les positions du plaisir, bien sûr), c’est l’identité de ses partenaires et les risques qu’il prenait en les aimant…
En effet, depuis la biographie de Pierre Sipriot, nul n’ignore que cet adepte du totalisme folâtrait dans « le marécage des amours interdites » (selon l’expression de son complice Roger Peyrefitte). Si elle gêne les lecteurs ne pouvant s’empêcher de juger un auteur en fonction de leurs critères moraux, cette précision ne gâche en rien l’art de l’écrivain Montherlant…
