Henry de Montherlant et la force massive de l'indifférence

Henry de Montherlant - google images
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Avec l'indépendance et la volupté, l'indifférence fut la grande passion de Montherlant. Ses Carnets en font foi qui ne laissent jamais... indifférent !

Couvrant – mais très incomplètement (il ne s’agit pas d’un journal) - la période 1930-1944, les Carnets de Montherlant regorgent de pensées et de notes en bas de page qui témoignent de son bonheur de vivre et de son « totalisme ». Décrite dans un style percutant, sa passion pour l’indifférence revient toutes les dix pages…

L’actualité

Aujourd’hui rares sont les écrivains qui osent témoigner de leur indifférence. Tous ou presque jouent les passionnés : par tel combat humanitaire, tel travail en cours, telle émission de télévision…

Avouer être indifférent à ce qui fait les titres de l’actualité semble inimaginable ; une erreur qu'un écrivain pourrait payer très cher auprès de ses lecteurs et de son éditeur…

Bonheur ou désespoir ?

Montherlant, lui, d’emblée, annonce la couleur : «Tout ce qui passionne les autres hommes m’est indifférent!» Et quand on l’attaque, même son de cloche : «Il y a une façon de ne pas se défendre qui, paraissant lâcheté, est le comble de la force : la force massive de l’indifférence.»

Ce goût pour l’indifférence est si profond chez lui qu’à la question : «Que vaut-il mieux, bonheur ou désespoir?», il donne la réponse n°2 : «Puisque les périodes de désespoir apportent avec elles ce trésor : l’indifférence à mourir.»

François Mitterrand

Cette indifférence, Montherlant la revendique aussi à l’égard d’autrui, avec une formule qui fleure bon l’aristocratie : «Qui me rend visite me fait honneur. Qui ne me rend pas visite me fait plaisir.»

Pour lui – et son mot est célèbre, qui fit saliver nombre d’ambitieux des années Trente (le jeune François Mitterrand, par exemple) : «Je n'ai que l'idée que je me fais de moi pour me soutenir sur les mers du Néant».

Le refus de briguer

Résultat : l’auteur des Célibataires n’éprouve aucun besoin de se mesurer aux autres. Ses contemporains n’aiment point cela : «On ne me reproche rien tant, que de n’être sur le chemin de personne. L’homme veut qu’on fasse le beau : ce spectacle l’allège. Celui qui ne brigue pas est l’ennemi.»

Montherlant ne brigue pas, ne se mesure pas aux autres et ne prend pas parti avec la foule.

Du reste, il en est incapable : «Physiquement, je ne peux pas plus m’imaginer criant "Vive" ou "A bas" quoi que ce soit, que criant "Au secours !", ça ne sortirait pas !»

Savoir ce qu’on veut

Malgré cela, sa personnalité fait qu’on lui dit : «"Vous êtes quelqu’un qui sait ce qu’il veut !" - Oui, sur certaines lignes, écrit-il. Mais sur d’autres je ne sais pas du tout ce que je veux. Et comment le pourrais-je, n’y voulant rien ?»

Plus loin il confesse n’avoir «pas d’ambition, - pas de goût pour la survie de (son) œuvre, - pas de goût pour la propriété, - pas de goût pour l’argent, - pas de goût pour les honneurs, - pas de goût d’être aimé, - peu de curiosité.»

Le désert du chrétien

De cette indifférence il ne tire aucune gloire : «Plusieurs fois (…) je me suis rendu compte (…) que cet état, tenu par moi-même pour un bien, n’en était pas un !» Et d’argumenter : «Ce désert est convenable à un chrétien, parce que le chrétien remplace notre monde par un autre monde. Mais pour l’incroyant ! Ne désirer rien : vous voilà bien avancé !»

«Qu’est-ce qui vaut mieux ? poursuit-il. Un désir idiot, comme de désirer être Grand-Croix de la Légion d’Honneur, ou cette "paix de l’âme", chère aux philosophes, qui est un néant précurseur de l’autre ? Celui-là vous tient, qui peut vous donner ou non ce que vous "désirez", dit le philosophe. Mais la paix de l’âme vous tient comme vous tient le cancer, en vous dévorant l’âme.»

Vauvenargues

«Et enfin, poursuit Montherlant, il y a le refus du monde par incapacité à le manier, dont personne ne parle. Sauf Vauvenargues, en cette bonne parole, originale et courageuse : "Quelque mérite qu’il puisse y avoir à négliger les grandes places, il y en a peut-être encore plus à les bien remplir."»

Toutefois, Montherlant émet une réserve concernant l’indifférence et cette réserve touche au désir sexuel, seul désir qui subsiste en lui : «C’est lui qui me donne une raison de vivre. Le jour où il s’éteindra, il n’y aura plus rien.»

Rien vraiment ? «Si, j’oubliais : le désir de la mort.»

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Jean-Christophe Gruau - Rédacteur indépendant. Outre quelques biographies de commande (déportés et chefs d'entreprises), cet ancien ...

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