Le groupe japonais Gutai (Concret), désormais considéré comme l’un des plus importants courants d’avant-garde de la seconde moitié du XXe siècle, fut fondé en 1954 par Jirô Yoshihara (1905-1972), dans sa région natale du Kansai, et fut officiellement dissous à la mort de son initiateur.

Jirô Yoshihara

Artiste respecté, Yoshihara avait d’abord choisi une veine surréaliste. A partir de 1935, il oscilla entre abstractions géométriques et expressionnistes, teintées de souvenirs semi-figuratifs, et revint même après-guerre à des portraits barrés de croix, questionnant le retour à l’ordre que connaissait la peinture japonaise à l’occidentale. Les derniers travaux personnels de l’artiste, probablement influencés par la peinture chinoise à l’encre, furent fondés sur le cercle.

Il semble que Yoshihara ait commencé bien avant la formation officielle de Gutai à recevoir de jeunes artistes dans son atelier, et le groupe serait en réalité né en 1951. Yoshihara anima aussi une Société de Discussion sur l’Art Contemporain (Gendai Bijutsu Kondankai, née en 1952), sur les moyens d'ouvrir la tradition (en particulier la calligraphie) à la modernité, de créer un art individuel et universel, japonais mais ouvert au monde.

En quête d'un art neuf

Suivant les préceptes édictés par Yoshihara, Gutai voulait créer un art foncièrement nouveau. Le groupe prônait un engagement physique délivré de toute entrave, plus sensitif que réflexif, et organisa de véritables performances et installations avant la lettre, tout en pratiquant une peinture gestuelle. Les créations étaient souvent pensées en fonction de leur environnement et demandaient la participation active du public pour pouvoir être considérées comme achevées. L’affirmation de l’image personnelle de l’artiste devenait secondaire. Les membres de Gutai tentèrent une synthèse entre arts vivants et plastiques dans une atmosphère joyeuse, qui contrastait avec le caractère pessimiste et engagé d'autres associations en cette sombre période d’après-guerre.

Gutai rechercha résolument une reconnaissance internationale. Son appel ne demeura pas sans réponse. En 1957, Michel Tapié (1909-1987), théoricien de l’Informel, entra en contact avec l'association, par l’intermédiaire de deux Japonais de Paris ayant intégré le groupe français, Hisao Dômoto (1928) et Toshimitsu Imai (1928-2002).

Les recherches picturales de Gutai et de l’Informel se rejoignaient sur de nombreux points. L'Informel, défini en 1951 par Michel Tapié, souhaitait la naissance d'un art neuf et s'opposait à la tradition artistique fondée sur les recherches formelles. L'Informel se réclamait de Dada et se trouvait des antécédents chez Jean Fautrier (1898-1964), Jean Dubuffet (1908-1985) ou Wols (1913-1951). L'Informel réunissait aussi bien des artistes figuratifs qu'abstraits, utilisant une matière très riche, dans laquelle se diluaient ou d'où émergeaient les formes. L'Informel prônait une expression donnant la préséance à l'intériorité de l'artiste, non préméditée, débarrassée des carcans du formalisme.

Echanges avec Tapié et l'Informel

Tapié se fit le promoteur de Gutai en France et obtint aussi pour le groupe une exposition à New York, chez Martha Jackson, en 1958. Le groupe n’était pas totalement inconnu aux Etats-Unis : sa revue Gutai y était diffusée et le magazine Time-Life avait consacré en avril 1956 un reportage aux performances de l'association. Tapié fit également connaître Gutai à Turin, où il avait de nombreux contacts.

Il a souvent été reproché à Michel Tapié d’avoir été l’un des moteurs du retour de Gutai vers un travail uniquement pictural, au détriment des événements qui faisaient son originalité. Il est vrai que ce fut surtout comme groupe expressionniste que le critique présenta l'association japonaise en Occident, en grande partie parce que les toiles pouvaient plus aisément être transportées et vendues. Ce parti-pris eut pour conséquence de fondre Gutai dans la masse mondiale des tendances abstraites « chaudes ».

Mais il semble qu’en réalité Gutai arrivait déjà à la fin de sa période la plus bouillonnante au moment de sa rencontre avec Tapié, et que cet échange conforta le groupe dans la direction qu’il venait de prendre. Tapié apporta à ce fougueux rassemblement de jeunes créateurs une certaine aura de sérieux, tandis que la découverte d’une tendance proche en Asie redonna probablement une nouvelle énergie à l'Informel, qui commençait à s’essouffler.

L'Informel au Japon

Michel Tapié effectua son premier périple japonais avec Georges Mathieu (1921), le principal représentant français de l’Abstraction Lyrique [1]. Mathieu entreprit au Japon des démonstrations publiques largement relayées par les médias. L’américain Sam Francis (1923-1994), également du voyage, montra ses œuvres dans une exposition commune avec Imai, au grand magasin Tôyoko de Tôkyô. Les trois artistes exposèrent aussi au Sôgetsu Hall de Tôkyô, de l’école d’ikebana Sôgetsu, à l’invitation de son fondateur Sôfû Teshigahara (1900-1979), un grand défenseur de l’union entre tradition et modernité, par sa double activité de maître d’art floral, qu’il contribua à renouveler, et de sculpteur abstrait.

Toutefois, l’engouement japonais pour l’Informel, désigné par le nom significatif de « tempête informelle » (anforumeru senpû), fut de courte durée et peut être historiquement délimité entre 1956 et le début des années 1960. Michel Tapié lui-même exprima quelques réticences envers l’adhésion aveugle des artistes japonais à ce mouvement dont il s’était fait le promoteur zélé. Parallèlement, l’Europe et les Etats-Unis se désintéressèrent rapidement de ce qui ne leur semblait guère qu’un avatar de tendances déjà en perte de vitesse chez eux. Après avoir exposé ses correspondants japonais avec succès entre 1957 et 1962, Rodolphe Stadler (1927-2009), dont la galerie parisienne était un haut lieu de l'Informel, dut garder leurs toiles en réserve durant presque vingt ans, avant qu’elles ne retrouvent enfin un certain regain d’intérêt auprès des collectionneurs. Il fallut attendre les années 1960 pour que les plasticiens japonais tirent quelques leçons des expériences de Gutai. La critique et le public, ont mis plus de temps encore et n’ont commencé qu’assez tardivement à véritablement reconnaître l’importance du groupe.

En savoir plus

Japon des avant-gardes, 1910-1970, Centre Georges Pompidou, Paris, 1986.

Barbara Bertozzi, Ôsaka 1957, Michel Tapié rencontre le groupe Gutai, dans Tapié, un art autre, sous la direction de Mirella Bandini, Editions d'Art Fratelli Pozzo.

http://liliane-collignon.suite101.fr/la-peinture-abstraite-informelle--le-reel-en-lambeaux-a15864

http://nezumi.dumousseau.free.fr/japon/japgutai.htm

[1] Selon l'artiste, l'Abstraction Lyrique, qu’il avait définie en 1947, se fondait sur " l'improvisation totale des formes et des gestes, l'apparition d'une vitesse d'exécution inconnue en Occident, la nécessité d'une concentration […] proche des états seconds de l'extase des religions chrétiennes ou du bouddhisme zen ", " pour la première fois dans l'Histoire, c'est une forme d'art qui n'est plus fondée sur une réalité antérieure ". Conférence de Heidelberg, 6 mai 1980.