Pourquoi certains noms s'accrochent-ils plus à la mémoire collective que d'autres? Est-ce une question de grandeur d'âme? D'exploits accomplis? De hasards de l'Histoire? Un peu de tout cela? A moins qu'il n'y ait aucune règle en la matière. L'histoire de Fridtjof Nansen illustre à elle seule cette vaste question.

Nansen, maître et ami d'Amundsen

2011, grand millésime pour la Norvège! En cette année, le pays scandinave célèbre à la fois le centenaire de la conquête, par Roald Amundsen, du Pôle Sud, et le 150ème anniversaire de la naissance de Fridtjof Nansen. Hasard du calendrier: les deux explorateurs polaires et amis sont réunis par la postérité. Dans le cadre de l'année Nansen-Amundsen, expositions et hommages se succèdent pour fêter les deux aventuriers.

Le nom d'Amundsen, au moins à l'échelle mondiale, évoque bien plus de choses que celui de Fridtjof Nansen. Paradoxalement, ce dernier a mené au cours de son existence plusieurs vies et une grande carrière internationale. En témoignent les différentes manifestations dédiées à Nansen courant 2011.

Une exposition consacrée à l'action de Nansen en faveur des réfugiés, une autre à ses travaux scientifiques, une troisième à la mouvementée aventure du Fram et une dernière dédiée à ses talents de dessinateur... Artiste sensible, explorateur polaire athlétique, scientifique précoce et diplomate versé dans l'humanitaire: Nansen a décidé de ne pas délaisser une étiquette au profit d'une autre.

Un scientifique doué et un explorateur admiré

Né le 10 octobre 1861 près d'Oslo, le jeune Fridtjof se passionne très tôt pour les sciences et le dessin. En 1881, il entre à l'Université d'Oslo où il choisit la zoologie. Cette discipline lui permet d'assouvir, outre son appétence pour le domaine scientifique, son besoin de grand air transmis par sa mère.

Après six années consacrées à sa thèse sur le système nerveux central des vertébrés, Nansen décide de concrétiser son désir de traverser le Groenland. La partie intérieure de la région n'a jamais été explorée. Chaussé de ses skis, il part de l'Est inhabité vers l'Ouest habité, n'ayant d'autre choix que celui d'aller de l'avant...

Après deux mois d'un (rude) trajet par -45°C et jalonné de crevasses, Nansen arrive à bon port, accueilli en héros. Tout en occupant un poste à l'Institut de Zoologie d'Oslo, l'aventurier rêve de conquérir le Pôle Nord. Et met au point un navire d'une robustesse exemplaire, à la coque arrondie résistant aux assauts de la banquise.

L'aventure du Fram

En mars 1885, il embarque avec un équipage de douze personnes triées parmi des milliers de candidatures à bord du Fram ("En avant" en norvégien). Le navire résiste mais n'avance pas très vite... Impatient, Nansen débarque avec un compagnon d'équipage et poursuit sa route en traîneau.

Arrivés à 86° latitude Nord (le Pôle Nord est à 90° latitude Nord), les deux hommes, en manque de vivres, rebroussent chemin. Personne, avant eux, n'avait été aussi proche du but... Après ce demi-échec -ou succès-, Nansen reprend le chemin de l'Université et profite des observations scientifiques tirées de son voyage.

Homme politique et humanitaire

Avec le nouveau siècle, dès 1905, la carrière de Nansen prend une toute autre voie: celle de la politique. Après la dissolution de l'Union liant la Suède et la Norvège, Nansen est le premier ambassadeur norvégien en poste à Londres entre 1906 et 1908. De retour au pays, il dirige quelques expéditions. La Première Guerre mondiale met un point d'arrêt aux aventures polaires.

Le touche-à-tout se consacre alors entièrement à la politique internationale et négocie notamment en 1917 un accord avec Washington pour endiguer la pénurie de nourriture qui menace la Norvège. En 1919, il dirige la ligue norvégienne au sein de la toute jeune Société des nations (SDN) et œuvre ardemment pour la reconnaissance des droits des petits pays.

L'année suivante, Fridtjof Nansen est chargé de la tâche délicate du rapatriement des prisonniers de guerre, dont la plupart est retenue en Russie. Malgré un budget (très) restreint, il réussit, en un an et demi, à ramener chez eux 450 000 prisonniers. C'est tout naturellement qu'en 1921, le Conseil de la SDN lui propose le poste de Haut-commissaire aux réfugiés.

Combattant pour les réfugiés

Il commence par créer le "passeport Nansen" destiné aux apatrides. Grâce au précieux document reconnu par plus de 50 gouvernements, les réfugiés sans pays peuvent traverser les frontières en toute légalité. Le Norvégien a la lourde mission de rapatrier chez eux les peuples que la Révolution russe a lancés sur les routes

Ensuite lui incombe la tâche d'endiguer la famine qui menace 30 millions de Russes, sans fonds ou presque; les gouvernements occidentaux montrent une certaine réticence face au nouveau gouvernement révolutionnaire. Nansen organise l'échange, passablement controversé de Turcs vivant en Grèce contre des Grecs vivant en Turquie.

En 1922, Fridtjof Nansen est récompensé par le Prix Nobel de la Paix. L'Histoire est parfois dure: sa carrière humanitaire, pourtant couronnée de succès, s'achève avec un échec. Celui de la création, au sein de la République socialiste soviétique d'Arménie, d'un foyer destiné à accueillir les Arméniens persécutés par les Turcs.

En 1926, il obtient un titre honorifique de professeur à l'université de St Andrews, en Ecosse. Fridtjof Nansen s'éteint le 13 mai 1930 d'une crise cardiaque. Autre hasard du calendrier, il est enterré le 17 mai, jour de l'anniversaire de la Constitution norvégienne. Comme un hommage pour un homme qui a porté haut, de manière pour le moins élégante et à l'échelle internationale, les couleurs de son pays.

Sources:

- Biographie de Fridtjof Nansen, Académie Nobel

- Fridtjof Nansen, Haut Commissariat des réfugiés

- L'année Nansen Amundsen 2011, VisitNorway.fr

- Fridtjof Nansen, Wikipedia