L’époque moderne (1515-1792) voit s’accentuer le trafic maritime et par conséquent le nombre des fortunes de mer en particulier les naufrages. Ceux-ci s’inscrivent dans la mémoire nationale grâce aux œuvres des écrivains et des peintres. Les naufrages peuvent avoir des causes diverses mais, à cette période, mourir dans la mer est sans doute la fin la plus effroyable. Aussi, le recours à la religion est largement répandu au moins jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.

Des évènements nombreux qui marquent la mémoire

Entre 1665 et 1769, les Compagnies hollandaises et françaises des Indes orientales ont chacune perdu environ 6% de leur flotte. Dans le monde, entre 1824 et 1962, on relève 13000 naufrages soit environ une centaine par an qui représentent 1,7 millions de victimes. Le thème du naufrage est souvent abordé dans la littérature et la peinture. Aussi, contribue-t-il à la construction d’une mémoire nationale comme par exemple « Le radeau de la Méduse » d’Eugène Delacroix (1816). Avec leurs cieux orageux ou leurs épais brouillards, les ex-votos marins, représentations imagées du naufrage, traduisent l’impuissance et l’extrême frayeur des hommes face à cet évènement.

Causes des naufrages

Même si la faute humaine ou l’imprécision des outils de navigation participent au naufrage, les dépressions européennes et les tempêtes tropicales ont souvent une part importante dans les catastrophes maritimes. La tempête est souvent associée au chaos primitif (Rabelais, Pantagruel, 1532). Beaucoup voient dans la mer déchainée le déplacement de monstres marins. Par ailleurs, on craint surtout de mourir en pleine mer mais la plupart des naufrages se déroulent à proximité du littoral. Ainsi, entre de 1689 à 1759, le tiers de la flotte morutière basque disparaît entre Bayonne et Saint-Jean de Luz.

Conjurer le naufrage et la mort « dénaturée »

Pour tous les voyageurs, même les marins, la crainte de mourir dans la mer est presque palpable. On parle non de mourir en mer mais bien de mourir dans la mer comme happé, englouti dans cet espace insaisissable et finalement dévoré par toutes sortes de monstres marins. Cette peur vient de la perte du corps et donc de l’absence de véritable sépulture propre à favoriser la divagation infinie de l’âme. Avant toute traversée, on appelle donc les bénédictions du ciel pour éloigner le naufrage. La lecture de l’Évangile et le sacrifice animal tel l’égorgement d’un mouton sur le pont même du bateau sont fréquents. La proue des navires comporte souvent un animal totémique, une divinité fantastique ou la représentation d’un saint protecteur. Les navires portent d’ailleurs parfois le nom d’un saint (Saint-Louis, Saint-Michel, Saint-Philippe etc.). Les bénédictions de la mer apparaissent vers 1850-1860 notamment dans les ports de pêche. Avant d’embarquer, tout pêcheur catholique doit se préparer en recevant la confession et la communion. Ils visitent les lieux de piété (Notre dame du Salut à Fécamp, Notre Dame de la Garde à Marseille etc…). En cas de danger, on allume un bout de cierge de la chandeleur. En Provence ou en Corse, on jette à la mer un œuf pondu le jour de l’Ascension.

Face au déchaînement de la mer, lutter ou prier

Lorsque la tempête fait rage, la lutte pour la vie prévaut souvent sur la prière (Herman Melville, Moby Dick). Le capitaine du vaisseau est souvent confronté à un dilemme : à quel moment proposer la prière? Prier prématurément, c’est prendre le risque de démoraliser l’équipage. Retarder la prière, c’est prendre le risque de priver les marins des derniers sacrements. Aussi, chez les catholiques, les prières se faisaient souvent dans la confusion la plus totale. Erasme dans « le naufrage » tirés des « Colloques » montre l’extrême diversité du comportement humain face à cette mort marine : certains priaient, d’autres bénissaient la mer en y déversant toute l’huile qu’ils pouvaient trouver, d’autres encore marmonnaient des promesses de pèlerinage. Le comportement des protestants s’avérait plus rigoureux. Des livres de prières comportaient des oraisons spécialement destinées aux marins et personnes voyageant par la mer (Théophile Barbauld, prières pour ceux qui voyagent par la mer, 1678). Vers la fin du XVIIIe siècle, le recours à la religion se fait de plus en plus rare notamment dans les pays « éclairés » comme la France ou l’Angleterre.

Sources et pour en savoir plus:

Cabantous Alain, 1995. Les citoyens du large. Les identités maritimes en France (XVIIe-XIXe siècle). Éditions Aubier, coll. Historique, 279p.

Cabantous Alain, 2004. Fortunes de mer in La mer. Terreur et fascination. Collectif sous la direction d’Alain Corbin et Hélène Richard. Éditions du Seuil, Bibliothèque nationale de France, coll. Points Histoire, 251p.