Résumer Flannery O'Connor à un auteur catholique et sudiste reviendrait à passer à côté de cet immense écrivain qu'elle fut en la réduisant à des épithètes. Il est toujours délicat de qualifier un auteur, sous peine de le ranger dans une case et de ne pas prendre le temps de plonger dans son œuvre avec un regard neuf, admiratif, émerveillé. Difficile équilibre que celui d'une lecture chargée du poids des critiques, des années, des genres littéraires, tout en restant capable d'émerveillement... mais avec l'œuvre de Flannery O'Connor, cette plongée au coeur des ténèbres de l'humanité, en quête de la grâce, est une réelle aventure.

La vie de Flannery O'Connor : quelques repères biographiques

Mary Flannery O'Connor est née le 25 mars 1925 à Savannah, en Georgie, l'un des Etats du vieux sud des Etats Unis. Fille unique d'Edward O'Connor et de Regina Cline, Flannery perdit son père en 1941, elle avait 15 ans. Entrée à l'université en Georgie, le Georgia State College for Women, elle en sortit diplômée en Sciences sociales en 1945.

Flannery O'Connor fut ensuite admise à l'Université de l'Iowa, dans le célèbre Iowa Writer's Workshop, et elle y étudia le journalisme, rencontrant ainsi de nombreux auteurs et critiques littéraires.

Mais en 1951, on lui diagnostiqua un lupus, la même maladie qui avait emporté son père en 1941. Elle revint alors s'installer dans la ferme familiale de Milledgeville en Georgie, et se mit à écrire.

Grande lectrice de livres de théologie catholique, elle entretenait également des liens avec de nombreux auteurs de son temps, comme le montre sa correspondance notamment avec Robert Lowell ou Elizabeth Bishop. Quelques nouvelles et deux romans plus tard, le lupus l'emportait à son tour en 1964, elle avait 39 ans.

Les thèmes de l'œuvre de Flannery O'Connor, nouvelles et romans

Profondément influencée par le bien et le mal, par le thème de la rédemption, par la grâce et par la souffrance, l'œuvre de Flannery O'Connor nous plonge au cœur des ténèbres de l'humanité, des méandres de son cœur tortueux, elle qui sait, comme le dit le Prophète Jérémie, que le "cœur de l'homme est compliqué et malade".

Dans l'un de ses recueils de nouvelles, sans doute l'un des meilleurs, nommé Les braves gens ne courent pas les rues (A Good Man Is Hard to Find, 1955), le lecteur pourra méditer la citation mise en exergue, de Saint Cyrille de Jérusalem : « Pour aller vers le Père des âmes, il nous faut passer sous l'œil du Dragon ». Nulle naïveté dans sa vision tragique de l'humanité, elle sait décrire mieux que quiconque les racines du mal et parfois, le rayon de lumière de l'espérance qui sait naitre au cœur de la souffrance et de la lutte entre le bien et le mal. Notons à ce propos le titre de son second roman, Et ce sont les violents qui l'emportent (The Violent Bear It Away, 1960), qui évoque le combat de l'ange et de Jacob autant que la parole de l'Evangile : dans le combat de Jacob, celui-ci arrache à l'ange par le combat la bénédiction !

Le prophète et le thème du grotesque dans l'oeuvre de Flannery O'Connor

Nous trouvons chez Flannery O'Connor une autre figure clé : celle du prophète, le marginal, celui qui est différent des "braves gens" et qui à ce titre revêt le thème du "grotesque". Le "grotesque" chez Flannery O'Connor est l'une des thématiques les plus discutées par les critiques littéraires. Ainsi, le critique Gilbert H. Muller compare le traitement de cette thématique chez Flannery O'Connor avec l'œuvre picturale de Hieronymus Bosch et en particulier son célèbre tryptique du Jardin des Délices

A la manière d'une Emily Bronte, O'Connor connait intimement le mal et son œuvre oscille sans cesse entre pureté et cruauté. Mais nul ennui à lire Flannery O'Connor... que le lecteur se rassure, car elle est l'une des plus fines, des plus cruelles, des plus admirables rédactrices de dialogues de la langue anglaise ! Comme dans un petit théâtre, un minuscule théâtre de l'humanité réduit à quelques personnages du vieux Sud qui hantent ses nouvelles, chaque réplique fait mouche et dévoile un potentiel comique et satirique exceptionnel. Notons qu'elle est mille fois plus à l'aise dans ce petit format de la nouvelle que dans le long terme d'un roman. Pour profiter de ce savoureux mélange, et pour plonger dans l'humanité torturée de Flannery O'Connor, on ne saurait que trop conseille la lecture de sa correspondance : L'Habitude d'être (The Habit of Being, 1979), publié chez Gallimard, collection l'Imaginaire.