L'Inde médiévale est surprenante, surtout à la cour des princes et autres nababs, qui voient circuler des personnages hauts en couleur, et occupant une place importante dans la vie sociale de l'époque. Les courtisanes et les eunuques font partie de ce tableau, proposant des dérives sexuelles que le Kâmasutra expose sans pour autant les conseiller.

Les relations hors mariage

Etrangement, la sexualité libertine et joyeuse qui s'exprime tout au long du Kâmasutra, impose certains interdits au sein du couple marié, comme c'est le cas des caresses bucco-génitales, appelées auparishtaka. Les raisons invoquées sont peu convaincantes, surtout venant après le long exposé des rituels amoureux : primo ces pratiques sont interdites par les écritures saintes car considérées comme "basses", secondo, les risques de blessure avec les dents sont grands.

Vatsyâyâna défend cependant cette pratique en lui proposant une voie d'expression originale. Eunuques et courtisanes, selon lui, possèdent suffisamment de marginalité par rapport aux Saintes Ecritures pour s'extraire des règles imposées à ceux qui leur sont soumis (les couples mariés). "Quant au mal (blessure) qui peut être fait à l'homme, il est aisément remédiable", conclut l'auteur. Il ne nous en dit pas plus...

Les hommes et les femmes qui donc, souhaitent s'adonner à ces plaisirs, doivent le faire en dehors du lit conjugal, en faisant appel à ces hommes et à ces femmes qui font commerce de leur bouche – entre autres.

Les eunuques, pas que des gardiens de harems

Difficile d'imaginer moins asexués que ces eunuques, en lisant les chapitres qui leur sont consacrés. Ils sont capables, selon l'expression de Vâtsyâyâna, de "l'amour d'imagination", c'est-à-dire de vivre leur fantasme. Certains eunuques font profession de masseurs, métier qui leur permet d'approcher leur maître en toute "innocence", et de transformer la séance de massage en rendez-vous libertins. Leur maître, mais également leur maîtresse, puisqu'aux dires de l'auteur, les femmes du harem ne se laissent pas impressionner par l'absence de virilité des eunuques, et subissent avec ravissement l'auparishtaka de la part des dévoués serviteurs. Et d'ajouter que l'auparishtaka se pratique également entre hommes de bonne société, ou entre femmes du harem, lorsque tous ces gens s'aiment.

"Vâtsyâyâna, en fin de compte, estime que, dans toutes ces matières d'amour, chacun doit agir conformément aux usages de son pays et à sa propre inclination."

Voilà donc une belle leçon de tolérance au nom de l'amour, d'autant que l'auteur reste lucide : "Il y a des hommes, des lieux et des temps à l'égard desquels on peut user de ces pratiques. Un homme doit, en conséquence, considérer le lieu, le temps et la pratique qu'il s'agit d'opérer, si elle convient à sa nature et à lui-même ; après quoi il pourra ou non s'y livrer, selon les circonstances."

Les courtisanes, les vraies reines dans la société indienne

"La pratique de Kama avec des femmes publiques n'est ni ordonnée ni prohibée. La pratique de Kama avec de telles femmes n'a pour objet que le plaisir." (Kâmasutra I-5)

Ainsi dites, les choses sont claires mais il ne faut pas limiter "plaisir" aux plaisirs de la chair. En effet, les courtisanes ne sont pas de vulgaires prostituées. Belles, cultivées, sachant manier aussi bien les armes que la danse ou les traités de mathématiques, elles apparaissent en société comme des reines que l'on apprécie pour leur conversation et leur influence dans le monde politique. Elles font l'objet de toute la 6e partie du Kâmasutra, qui les vénère pour "leur subtilité, leur étonnant pouvoir de perception, leur connaissance et leur appréciation intuitive des hommes et des choses" (VI)

Loin de les voir comme des objets sexuels, il s'agit plutôt de femmes qui se procurent elles-mêmes les plaisirs sexuels tout en gagnant leur vie. Elles ont le droit d'aimer et d'entretenir une relation exclusive avec un homme qui jouera alors le rôle de protecteur et veillera à son bonheur. Le Kâmasutra leur conseille de ne choisir que des hommes de bonne société, des hommes politiques, des poètes, des professeurs... Et sur le plan amoureux, elle décide de ses propres voies : "En ce qui concerne la jouissance sexuelle, elle sera de la même catégorie que l'homme".

Libertines, elles le sont, dans la mesure où elles sont formées et éduquées sur toute la science du sexe. Exclues des règles de conduite des écrits religieux, elles procurent aux hommes (et parfois aux femmes) l'exutoire dont ils peuvent avoir envie. Auparishtaka, relations à trois (ou quatre...).

"Voilà pourquoi les courtisanes, qui font bien au fait des diversités de voies et moyens, sont si désirables ; car cette variété que l'on recherche dans tous les arts et amusements, à combien plus forte raison doit-on la rechercher en matière d'amour ?" (II-4)

Il ne faut pas perdre de vue que le Kâmasutra "s’inscrit dans le devoir qu’a chaque individu de s’accomplir pleinement dans cette vie, d’atteindre cette réalisation personnelle qui fait mouvoir la roue du dharma, la roue de l’ordre universel. L’accomplissement, la satisfaction dans chaque domaine de la vie est, pour les Indiens, la caractéristique même d’une société civilisée." (Elisabeth Naudou - Le Kâmasutra ou la pulsion shastrique)

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