« L'enfance est un couteau planté dans la gorge » (Wajdi Mouawad).

Éternellement le Liban

Deuxième volet du quatuor Le sang des promesses, Incendies (paru en 2003) nous ramène au pays du cèdre, que les jumeaux Jeanne et Simon ont rejoint pour tenter de comprendre leur histoire. La terre qu'ils découvrent est dévastée par plusieurs années de guérilla, ce « loup rouge qui la dévore ».

Au cours de leur terrible immersion dans leur généalogie, le frère et la sœur croisent des autochtones qui leur font des récits bouleversants. Nawal, par exemple, se rappelant l'attaque du bus de civils palestiniens – considérée comme l'événement déclencheur de la guerre – relate ce qu'elle a vu en ces termes :

« Une femme essayait de sortir par la fenêtre, mais les soldats lui ont tiré dessus, et elle est restée comme ça, à cheval sur le bord de la fenêtre, son enfant dans ses bras au milieu du feu et sa peau a fondu, et la peau de l'enfant a fondu et tout a fondu et tout le monde a brûlé ! Il n'y a plus de temps. Le temps est une poule à qui on a tranché la tête, le temps court comme un fou, à droite à gauche, et de son cou décapité, le sang nous inonde et nous noie. »

Plusieurs pièces de Wajdi Mouawad sont construites sur un canevas similaire ; plusieurs de ses personnages engagés malgré eux dans une quête « assoiffée, hallucinée » (1) de leurs origines. Sans doute parce qu'il est lui-même un apatride à la recherche de sa propre identité – en tant qu'homme et en tant qu'écrivain.

Une chose est sûre, qu'il dédie ses pièces à la jeunesse ou à un plus large public, le dramaturge place l'enfance au cœur de son projet théâtral. Parce que, pour lui, « tout enfant qui regarde le monde voit une beauté indicible ». Peut-être aussi parce que l'enfant symbolise la promesse d'un avenir apaisé.

Des objets étranges

C'est par cette formule que Wajdi Mouawad définit ses créations dans « Chemin », le texte liminaire de sa septième pièce : Rêves. De fait, sa dramaturgie est inclassable. D'une facture aussi contemporaine que classique, tour à tour triviale, onirique, comique et tragique. Inclassable, donc, et particulièrement riche. Si l'actualité brûlante du Proche-Orient en est le sujet central, beaucoup d'autres viennent s'y greffer : l'amour, la famille, la fraternité, etc. Autant de thèmes éternels que l'auteur renouvelle par une inventivité qui semble sans limites.

Usant de procédés scénographiques audacieux, il fait coexister sur scène des lieux et des époques disparates. Dans Incendies, par exemple, trois actrices interprètent le rôle d'un seul personnage – la mère des jumeaux – à trois âges différents de sa vie et dans trois endroits distincts. Tout au long de la pièce, les comédiennes se croisent et se parlent, brouillant ainsi les repères spatio-temporels du spectateur.

Pour mieux perdre ce dernier, Mouawad fait régulièrement appel à la technique de la mise en abîme. Dans Rêves, un écrivain loue une chambre d'hôtel pour y terminer son roman Architecture d'un marcheur. Très vite, surgissent sur le plateau des créatures tout droit sorties de son imagination, avec lesquelles il s'interroge sur l'acte même de création et structure son livre peu à peu. Dans une vision vertigineuse, le dramaturge engendre des personnages fictifs qui, à leur tour, donnent naissance à des êtres chimériques.

Une dramaturgie bigarrée

L'ensemble est ponctué de scènes dures, parfois choquantes : exécutions sommaires, défenestrations, bombardements. Dans Littoral, premier volet de la tétralogie, Wilfrid revient sur sa terre natale pour trouver à son père, récemment décédé, une sépulture « qui ait du sens ». La pièce s'achève sur le déshabillage complet du père par son fils, qui décide de le laver avant de l'« emmerrer ». Dans un silence de tombe, le spectateur se trouve confronté à l'image saisissante de ce corps nu et inerte, « tout cela qui est froid et noirci par la pourriture ».

D'une foncière singularité, la dramaturgie de Mouawad est aussi émaillée de clins d'œil appuyés à de nombreuses littératures. Son théâtre regorge, en effet, de références hétéroclites. Le personnage principal de sa troisième pièce – Willy Protagoras – emprunte son nom et son verbiage au sophiste grec, auquel Platon consacra un discours. Dans Littoral, l'un des doubles fantasmatiques de Wilfrid n'est autre que le chevalier Guiromelan, directement parachuté de La quête du Saint Graal !

L'écriture de Mouawad relève aussi, à maints égards, de la tradition romantique, dont il retient les aspects les plus sombres : cruauté, fascination morbide pour le mal, obsession du gouffre, etc. Son imaginaire est également pétri de drame élisabéthain et du sujet récurrent de la vie considérée comme une illusion dépourvue de sens.

On pourrait ajouter à cette liste quasi interminable un goût certain pour la tragédie antique, dont le dramaturge reprend la notion centrale de fatalité. De même, une admiration patente pour le pataphysicien Alfred Jarry. Les premières répliques de Willy Protagoras enfermé dans les toilettes ne sont pas sans rappeler celles de Ubu roi, où retentit le célèbre « Merdre ! » du personnage éponyme :

« HAKIM MAHKOUM. Il fait un temps dégueulasse. / RÉMILLARD ERVEFEL. Tu parles ! / CATHERINE OCTOBRE. Il fait un temps de chien. / NOHA EM NAÏM. Un temps à chier ! / GHASSANE MAHBOUSSE. Il fait un temps de merde. »

Bref, le monde de Wajdi Mouawad est un monde baroque, où l'humour est omniprésent. Le burlesque provient généralement du contraste entre la gravité des faits décrits et le traitement rhétorique qui leur est réservé. Contraste créé par la concomitance du plus prosaïque et du plus poétique (“affecté” prétendent certaines âmes chagrines) :

« Je fais don à la mer de la douleur de mon enfance / Pour qu'elle puisse l'attraper à marée haute, / Et pour qu'elle puisse ainsi / L'entraîner avec elle / Au fond de son sexe liquide » (Rêves).

(1) Littoral, « De l'origine de l'écriture », Actes Sud, 1999