La Conquête de Plassans est un roman très anticlérical, qui met en scène un prêtre animé par une volonté de puissance sans frein, l'abbé Faujas. Agent du gouvernement de Napoléon III, il arrive à Plassans et s'installe comme locataire dans une famille qui mène une vie apparemment paisible, les Mouret, François, Marthe et leurs enfants. Il ne tarde pas à prendre le pouvoir, aussi bien chez les Mouret que dans la ville. On peut s'étonner que ce roman n'ait pas tenté un cinéaste. On pense en le lisant à certains films. Comme l'ange du Théorème de Pasolini, le prêtre, ange noir et maudit certes, est un peu le révélateur des problèmes et frustrations de la famille. Comme le majordome du film de Losey The Servant, il entre humblement dans une maison et finit par dominer et détruire son hôte; mais contrairement au majordome de Losey, Faujas est finalement détruit à son tour par sa victime, réalisant une prophétie de l'évêque, Monseigneur Rousselot: "Il finira mal".
L'évêque et son secrétaire
Monseigneur Rousselot témoigne une grande "affection" à son "secrétaire particulier", le jeune et joli abbé Surin. Ce couple est intéressant par la façon dont le romancier suggère l'homosexualité, sujet tabou, a fortiori s'agissant du clergé, sans la dire explicitement mais de façon pourtant assez claire. On apprend d'abord que l'évêque consacre ses loisirs à lire et traduire, avec le concours de Surin, les poésies d'Anacréon et d'Horace, ainsi que les épigrammes de l'anthologie grecque, et qu'il se délecte des passages les plus scabreux. Le lecteur du XIXe siècle, qui a fait ses humanités, n'ignore pas que l'inspiration de ces textes est largement pédérastique. Par ailleurs, Zola, conformément aux théories de l'époque, voit l'homosexuel, en règle générale mais avec quelques exceptions, comme un représentant du "troisième sexe", un hybride d'homme et de femme. Chez l'homosexuel, par conséquent, il cherche la femme, dans le comportement, dans le physique, dans la gestuelle, dans la voix; et inversement, quand il parle de féminité à propos d'un homme, le thème homosexuel n'est jamais loin. L'évêque, qui vit "en douairière retirée du monde", après de vaines tentatives de résistance, se soumet à l'impérieux abbé Faujas "avec une aisance féminine". Quant à Surin, qui parle volontiers toilette avec les dames, qui a une "jolie tête", une "voix de flûte", une "taille souple", des "poignets blancs et minces comme ceux d'une femme", on ne s'étonnera pas de le voir, lors d'une partie de volant, "rose comme une fille", s'essuyer "délicatement" le front avec un "fin mouchoir", et se servir "de sa raquette comme d'un éventail". L'abbé ayant fait une chute, la cuisinière des Mouret s'apitoie: "Oh! le jésus!" Les "longs cheveux blonds" de l'abbé peuvent avoir inspiré la comparaison, mais, dans l'argot du temps, un "jésus", c'est aussi un jeune homosexuel.
Les ambiguïtés de Faujas
Cependant tous les homosexuels, chez Zola, ne sont pas "féminins"; rien de féminin par exemple chez le Baptiste de La Curée. On peut s'interroger sur Faujas. Assurément ce personnage incarne une virilité brutale et dominatrice. Cependant, il revendique une "chasteté" qui semble bien être un refus de l'amour des femmes; il réagit avec violence, horreur et dégoût devant les avances de Marthe Mouret, qui ne demanderait pas mieux que de se donner à lui. Le seul membre de la famille avec lequel il s'humanise est l'un des fils, Serge, âgé de 19 ans et beau garçon (le romancier insistera sur cette beauté dans le roman suivant, La Faute de l'abbé Mouret). Faujas devient le "grand ami" de Serge; ils finissent par vivre "l'un chez l'autre". Le père Mouret s'en inquiète: "J'aimerais mieux qu'il allât voir les femmes!" Le garçon étant tombé malade, le prêtre le soigne avec un dévouement, une sollicitude, des attentions, qu'il ne témoigne à personne d'autre. Et, à nouveau, revient la référence à la féminité: Serge "ressemble à une fille dans ses linges blancs"; son père est intimidé de le trouver "si féminin et pudique". Zola a-t-il senti qu'il s'engageait sur un terrain glissant? Après avoir esquissé le thème, il y met fin assez abruptement, en exfiltrant le beau Serge vers le séminaire, ce qui le fait sortir à la fois de Plassans et du roman.
L'homosexuel hors-la-loi
S'il y a une homosexualité de Faujas, dont on nous dit qu'il a "étranglé un prêtre" avant de venir à Plassans, elle renverrait alors à une autre figure de l'homosexuel, qui concurrence au XIXe siècle celle de l'homme-femme: le criminel, le hors-la-loi, qu'incarne le Vautrin de Balzac, et sur lequel des faits divers, comme le procès de Lacenaire, attirent périodiquement l'attention.
Un thème traditionnel de l'anticléricalisme français
Homme de gauche et bourgeois du XIXe siècle, Zola n'aime ni le clergé, ni l'homosexualité; il lui est assez naturel d'associer les deux. Il n'est ni le premier, ni le dernier. Cette thématique, assez paradoxale compte tenu du rôle du christianisme dans la genèse de l'homophobie occidentale, est exploitée par d'autres romanciers à la fin du XIXe et au XXe siècles. Elle était déjà très présente dans la littérature du XVIIIe siècle. Dans son roman La Religieuse, Diderot dépeint les couvents de femmes comme des lieux propices aux amours lesbiennes. Et d'autres écrivains, de Piron à Voltaire, associent les religieux hommes à la pédérastie. Chez Voltaire, c'est presque un automatisme. Il ne peut écrire le mot "jésuite", en particulier, sans glisser dans la foulée une allusion pédérastique. Pour lui, l'homosexualité des religieux catholiques est l'inévitable résultat de deux facteurs: le célibat auquel ils sont astreints d'une part, l'habitude de leur confier l'éducation des garçons d'autre part. Les scandales contemporains, en Irlande ou en Amérique, ne l'auraient pas fait changer d'avis.
