Écrire de Marguerite Duras

Écrire, chez Folio (Gallimard) - (Gallimard)
Écrire, chez Folio (Gallimard) - (Gallimard)
Lire Marguerite Duras produit toujours un vertige, celui de la solitude en premier lieu, qui est exposé magnifiquement dans ce bref essai.

Il y a plusieurs manières d'aborder l'œuvre de Marguerite Duras. Peu ou pas de tranquillité lorsqu'on lit ses livres, pourrais-je avancer - attention, cela ne signifie pas que la notion de plénitude y est pour autant absente. Puisqu'il en est ainsi, on plonge dans cet essai avec la seule condition de cette intranquillité, qui façonne hardiment l'écrivain et, subséquemment, le lecteur.

L'expérience que propose Écrire est exigeante. Elle traite essentiellement de la solitude de l'écrivain, celle précédant le geste d'écrire et pendant, alors que la romancière balaie du revers l'idée qu'un auteur sait ce qu'il va écrire au moment de se mettre au travail. Cette plaquette d'un peu plus de 100 pages contient à elle seule suffisamment de lumière et d'opacité pour accompagner longtemps « l'écrivant » dans sa quête éthologique. Je cite volontiers Valéry: « Le génie est celui qui m'en donne », car d'un paragraphe à l'autre, Écrire « suggère » impunément plutôt que de forcer le lecteur-artiste (qu'il soit créateur ou non) à s'unir constamment à sa blessure pour atteindre le silence utérin de la création.

Entre littérature et cinéma

Ce livre est un recueil de cinq court textes. Dans La mort du jeune aviateur anglais, Duras raconte l'histoire de ce pilote de vingt ans mort au dernier jour de la guerre; c'est à lui qu'est dédié l'essai. Roma est un dialogue tout en finesse sur la ville de Rome, lieu mythique reconnu pour son histoire, où l'un des protagonistes vient à douter de son existence. La forme de ce texte suggère une écriture pour le cinéma, car la romancière joue davantage sur un rythme directif et saccadé (aucun changement de "plan visuel" sinon qu'un déroulement rapide et discontinu de la même scène) que sur une description classique du décor et des personnages. Puis, dans Le nombre pur, Duras écrivain se fait cinéaste et ramène le lecteur à ce vertige éprouvé dans les toutes premières pages. Au faîte de ce texte, Duras confère au mot « pur » une sens qui transcende toute définition.

Adagio par la forme, cantabile par le ton

J'ai lu Écrire par un après-midi où la météo hésitait entre pluie et soleil. Les gens circulaient calmement, un serveur remplissait ma tasse de café, et je continuais ma lecture. Tant par la profondeur du propos que par le style précis de l'écrivain – un style qui nous tient en haleine à la manière d'un bon polar –, j'avais oublié que je me trouvais dans une aire publique. L'endroit, pourtant, était relativement peuplé, la pluie et le susurrement des automobiles se mêlant au brouhaha timide de la foule. À la manière d'une mise en abîme au cinéma, j'éprouvais, avec une rare concentration, cette même solitude dont traitait le livre. Étrange coïncidence: à une autre table, deux hommes discutaient des derniers quatuors de Beethoven, ces immenses chefs-d'oeuvres qui selon eux, décriraient le mieux la solitude du compositeur à la fin de sa vie.

De la violence de l'écriture

Je reviens maintenant sur quelques aspects du premier texte, qui est le plus marquant, peut-être aussi le plus violent. Il s'agit d'une violence en demi-teinte, mais bien perceptible, surtout dans cet extrait où l'auteure dénonce l'Allemagne de la deuxième guerre : « Être seule avec le livre non encore écrit, c'est être encore dans le premier sommeil de l'humanité. C'est ça. C'est essayer de ne pas en mourir. C'est être seule dans un abri pendant la guerre. Mais sans prière, sans Dieu, sans pensée aucune sauf ce désir fou de tuer la Nation allemande jusqu'au dernier nazi. ».

Duras traite de la solitude exigée par l'écriture sans jamais harceler le lecteur avec l'évocation des soi-disant aléas que s'inflige l'écrivain, notamment ceux en lien avec l'angoisse de la page blanche, cliché pérenne qui, d'une certaine manière, est plus affligeant pour la littérature que pour l'écrivain lui-même. L'auteure de L'amant aborde la solitude en termes de plénitude de l'esprit, dessein propre au penseur. « Écrire quand même malgré le désespoir. Non : avec le désespoir » avance-t-elle, et l'on est témoin de cette bifurcation inattendue, lorsqu'au moment de céder à l'attendrissement (« malgré le désespoir »), revient cet élan dionysiaque, presque exclamatif ("avec") qui, fermement, résout la phrase et la termine sur une impression de point d'orgue nietzschéen..

Circulaire par la forme et la disposition

Le dernier texte L'exposition de la peinture évoque le tumulte d'un artiste-peintre qui n'expose plus depuis plusieurs années. En exhibant à nouveau son travail, il laisse le doute se questionner et le temps lui donner la réplique. Encore une fois, le lecteur revient aux premières phrases du livre, reconnait sa circularité et le rôle imparti à chacun des textes. Si le premier est au plus haut point réflexif, le second et le cinquième se démarquent par leur essence romanesque, bien que d'un texte à l'autre surgit constamment l'évocation de la solitude prenante et volontaire, celle qu'exige invariablement et en tout temps l'écriture: « Autour de nous, tout écrit, c'est ça qu'il faut arriver à percevoir, tout écrit, la mouche, elle, elle écrit, sur les murs, elle a beaucoup écrit dans la lumière de la grande salle, réfractée par l'étang. Elle pourrait tenir dans une page entière, l'écriture de la mouche. Alors elle serait une écriture. Du moment qu'elle pourrait l'être, elle est déjà une écriture. Un jour, peut-être, au cours des siècles à venir, on lirait cette écriture, elle serait déchiffrée elle aussi, et traduite. Et l'immensité d'un poème illisible se déploierait dans le ciel. »

Lumière ardente pour le lecteur-écrivain

Écrire n'illuminera pas l'écrivain s'il ne se sait pas déjà écrivain. « L'écrivain est celui qui ne parle pas », dit-elle. Certes, on dira encore beaucoup de choses sur Écrire, mais le mieux serait de les écrire. Finalement, je citerai l'auteur uruguayen Carlos Liscano qui a vu juste en exprimant: « L'écrivain est la plus grande œuvre de l'écrivain ». Si Écrire est abordé près de l'instant présent, il permettra définitivement au lecteur-écrivain de mieux se connaître et de comprendre les motifs profonds de l'acte créateur. En fermant cette plaquette, on voudrait en lire d'autres, aller à la rencontre d'autres auteurs, mais c'est impossible. Il faudra marcher, respirer, digérer, d'une certaine manière, ce petit livre qui vient de donner au lecteur bien plus que ce qu'il aurait même cru possible de demander.

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