Monsieur René Haby, ministre de l'éducation nationale en 1975, avait une conception de l'école très égalitariste : après le collège unique, il notifia dans la loi du 11 juillet l'obligation de la mixité scolaire à tous les niveaux d'enseignement, de la maternelle au lycée. La mise en application de ce principe était déjà en cours depuis les années 60. Depuis une trentaine d'années, cette mixité est pourtant remise en cause (voir article "deux sexes pour une même école"), sans que les recherches entreprises sur le sujet ne puissent apporter la preuve réelle de ses impacts négatifs (voir article : "deux sexes pour une école : le contexte sociétal).

La mixité au coeur du combat féministe

La séparation des filles et des garçons était synonyme d'inégalités, au détriment des filles. Leurs écoles, créées plus tardivement, étaient moins nombreuses que celles réservées aux garçons ; des enseignements spécifiques leur étaient destinés, orientés vers la vie pratique (couture, tricot,cuisine) et leurs études débouchaient sur des avenirs professionnels plus limités. Le destin des femmes était d'être mères, l'accès à un métier était considéré pour elles comme secondaire.

La mixité scolaire étendue à tous les niveaux d'enseignement a permis des avancées spectaculaires : succès au baccalauréat, accès aux classes scientifiques des lycées et aux classes préparatoires ; ouverture des grandes écoles aux jeunes filles (Polytechnique en 1972, HEC en 1973 par exemple).

L'enseignement commun, donc identique, devait ainsi permettre l'accès égal aux mêmes savoirs, aux mêmes diplômes, aux mêmes formations qualifiantes, aux mêmes professions valorisantes.

Un espoir déçu

L'inégalité hommes/femmes sur le terrain professionnel est un fait. Les femmes sont moins diplômées, moins bien rétribuées ; elles occupent des postes de moindre responsabilité.

Selon Marie Duru-Bellat, sociologue de l'éducation ("inégalités scolaires" PUF 2002) : "La mixité est une condition première de l'égalité de droit, mais elle n'assure ni l'égalité de traitement, ni celle de résultats".

La mixité n'assure pas l'égalité de traitement

Elle n'empêche pas en effet la survivance, au sein même de la communauté scolaire, de stéréotypes sexistes, tels que

  • Les garçons sont meilleurs en mathématiques et les filles en littérature.
  • Les filles sont plus scolaires et travailleuses, les garçons plus paresseux et créatifs.
Dans sa thèse "Sexe et mathématiques à l'école élémentaire" (1999), Annette Jarlègan, sociologue, montre que les enseignants de primaire croient souvent que les compétences en mathématiques ou en lecture/écriture sont sexuées ; paradoxalement, aucune différence n'est enregistrable dans les performances respectives des filles et garçons à ce niveau scolaire. Cette croyance traduite en mots influence l'opinion que les enfants ont d'eux mêmes : les filles ont moins confiance en elles dans les domaines scientifiques et les garçons sont surévalués.

Dans un contexte mixte, les filles auraient ensuite moins d'intérêt exprimé pour les disciplines scientifiques jugées "masculines".Une expérience menée en Allemagne de cours de physique et d'informatique non mixtes a révélé la meilleure réussite des filles dans ce contexte. (Sigrid Metz-Göckel, sociologue de l'éducation 1999).

Plusieurs chercheurs ont mis en évidence les discours sexistes des enseignants, hommes et femmes, de la maternelle à l'enseignement supérieur. Les discours stéréotypés laissent entendre que les filles sont plus appliquées, plus calmes, plus attentives, plus zélées et travailleuses ; que les garçons au contraire sont plus agités, moins concentrés, plus paresseux mais plus créatifs. Lorsque une fille échoue, c'est donc par incompétence ; si un garçon échoue, c'est par manque de travail ou par étourderie, son talent n'est pas en cause !

La mixité n'assure pas l'égalité de résultats

Dans le début des années 90, sociologues et psycho-sociologues de différents pays s'accordent pour constater la meilleure réussite scolaire des filles de l'école primaire au lycée.

Cette réussite féminine serait en partie responsable du malaise et du décrochage scolaire des garçons, renforçant ainsi l'agressivité sexiste.

Problématique scolaire ou problématique sociétale ?

Monsieur et Madame "Toutlemonde" pensent que "les garçons sont moins travailleurs à l'école en raison d'une agitation naturelle" mais qu'"ils prouvent leur talent dès qu'ils ont trouvé leur voie dans l'enseignement supérieur" ; que "les filles sont plus disciplinées et travaillent donc facilement par nature", mais que "cette tendance à l'application en fait au final de bonnes exécutantes".

Ce point de vue mysogine et tenace - maintes fois contredit dans les faits - est plus accentué encore dans les milieux les moins favorisés sur le plan socio culturel où les jeunes filles sont moins autorisées à faire preuve d'ambition et d'esprit d'indépendance.

Le changement social est toujours source de risques pour l'équilibre de la collectivité. La société a donc tendance à se reproduire sans ruptures et à entretenir un ordre établi sur la répartition des rôles et des pouvoirs.

Une réflexion inachevée donc quant à l'égalité entre les deux sexes à l'école, au delà de la simple question de mixité. Un besoin peut-être de formation des enseignants dans ce domaine, même si il dépasse la sphère scolaire. L'école ne peut pas changer la société ; elle semble au contraire renforcer les tendances sociétales du moment. Mais ne faudrait-il pas lui confier une mission plus claire d'égalisation réelle des chances entre les filles et les garçons ?