Dans la grande variété des termes ayant servi à désigner les homosexuels en Occident au cours des âges, on peut en retenir quatre, dont chacun a été prédominant à une certaine époque.
Le péché des sodomites
Du Moyen Âge à la Révolution française, en Europe, l'homosexualité masculine a été appréhendée surtout à travers la notion religieuse et juridique de sodomie ; celui qui la pratiquait étant le sodomite. La sodomie, définie strictement par les théologiens et juristes comme le coït anal, était avant tout un péché réprouvé par l'Église. Le mot renvoyait d'ailleurs à l'épisode biblique de Sodome.
À partir du XIIIe siècle, nombre d'États, dont la France, se croient tenus de faire respecter la morale chrétienne. Le péché de sodomie devient alors le crime de sodomie, passible du bûcher. Pour autant, le sodomite n'est pas l'homosexuel moderne. En effet, d'une part, la sodomie peut être pratiquée avec une femme aussi bien qu'avec un homme, d'autre part, sa définition limitée à un acte sexuel précis laisse de côté les sentiments, mais aussi certaines pratiques aujourd'hui qualifiées d'homosexuelles quand elles sont échangées entre deux hommes ou entre deux femmes (baisers, caresses, rapports bucco-génitaux).
Autrement dit, la notion de sodomie n'implique pas l'idée d'une attirance exclusive pour les personnes de même sexe ; et n'importe quel homme est susceptible de commettre ce "péché", y compris, le cas échéant, avec son épouse. Il en résulte que les sodomites ne sont pas perçus, ni ne se perçoivent, comme "différents" des autres, ni, par conséquent, comme formant une minorité au sein de la population globale.
Les pédérastes, de Voltaire à Sartre
Les choses changent au XVIIIe siècle. À un moment qui peut être précisément daté, à partir des années 1750, le mot "pédéraste" remplace de plus en plus, et finalement supplante dans le langage courant, dans les rapports de police, dans les écrits d'auteurs comme Voltaire, l'ancien terme de "sodomite". Pendant deux cents ans, de Voltaire à Sartre, en passant par Larousse, le mot "pédéraste" sera utilisé pour désigner un homme attiré sexuellement par les adolescents et/ou par les hommes adultes.
L'étymologie du mot "pédéraste" (littéralement "celui qui aime les garçons") est grecque, et son émergence signifie deux choses. D'une part, puisque le pédéraste est un homme qui aime par définition les personnes de son sexe, l'idée commence à se faire jour que l'on aime soit les gens de son sexe, soit ceux de l'autre : ce sont les prémisses de la notion d'"orientation sexuelle". D'autre part, contrairement au mot "sodomite", le mot "pédéraste", qui renvoie à l'Antiquité grecque, est exempt de toute connotation religieuse. Il reflète une laïcisation de la sexualité, en même temps qu'un rejet des vieilles répressions héritées du Moyen Âge. Tout cela aboutira, en 1791, à l'abrogation du crime de sodomie par la Révolution française.
L'invention de l'homosexuel
En 1868, l'écrivain hongrois Kertbeny forge le mot "homosexuel", à partir de deux racines, grecque et latine, pour désigner les personnes attirées par les gens du même sexe. Ce nouveau vocable marque une évolution importante par rapport au sodomite et au pédéraste, qui étaient nécessairement des hommes.
Il englobe en effet dans un même concept les femmes attirées par les femmes et les hommes attirés par les hommes. Il amène la société à considérer que l'homosexualité masculine et l'homosexualité féminine sont deux aspects d'une même réalité. Il amène aussi les Intéressé(e)s à prendre conscience de leur communauté de destin, de la solidarité qui les unit.
En même temps, la définition, en quelque sorte clinique, qu'il donne de l'homosexualité, dégagée de toute référence religieuse ou culturelle, correspond à la médicalisation croissante de l'homosexualité. Désormais, ce ne sont plus seulement les religieux ou les juristes qui se croient autorisés à discourir sur l'homosexualité, mais les médecins, psychologues, psychanalystes et psychiatres. Leurs opinions sur le sujet forment bien souvent un sottisier qui serait distrayant s'il n'avait servi à légitimer la répression exercée au XXe siècle par les totalitarismes de droite ou de gauche et, aussi, dans une moindre mesure, par les démocraties. Notons enfin que le mot "homosexuel" porte en lui le mot "hétérosexuel", qui apparaîtra plus tard...
Les revendications des gays
La répression de l'homosexualité au XIXe et au XXe siècle devait engendrer, en réaction, pour ainsi dire mécaniquement, un mouvement revendicatif qui avait besoin d'une dénomination nouvelle, exempte de toute compromission avec les oppressions qu'il s'agissait de combattre.
Le mot "gay", apparu aux États-Unis, fut de plus en plus utilisé, dans les pays anglo-saxons d'abord, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, puis dans tous les pays occidentaux après mai 68. Internet et la mondialisation lui ont assuré depuis une diffusion planétaire.
Contrairement à l'homosexuel du XIXe siècle et de la première moitié du XXe, condamné le plus souvent à la clandestinité et à la solitude, le "gay" vit ouvertement une sexualité qu'il assume et revendique. Volontiers militant, il se bat pour ses droits, solidairement avec ses frères et avec ses soeurs, même si le mot "gay" renvoie plutôt à l'homosexualité masculine, ce qui est peut-être un héritage des années 1950, décennie durant laquelle les associations de défense des droits des homosexuels étaient essentiellement animées par des hommes.
L'important dans le phénomène gay contemporain est donc cet aspect revendicatif, collectif et solidaire. L'organisation des gays et lesbiennes en "communautés" pour la défense de leurs droits, héritage d'un long passé de persécution, est désormais, et sans doute pour longtemps, une donnée importante de la vie politique et sociale dans les États démocratiques.
