« Ce qui m’a poussé à venir en Belgique ? La misère, pardi ! », s'exclame un Italo-belge. « Arrivé en gare de Charleroi dans les années 1950, j’ai été effrayé de voir ce ciel si noir, les fumées des usines et cette Sambre aussi sombre que le reste. Moi, je venais du soleil. Ma première descente dans la mine a été épouvantable. Je voulais rentrer, mais j’ai fait ma vie ici. Et je ne le regrette pas. » Comme cet homme, ils ont été des milliers, surtout des ruraux, à s'exiler vers la Belgique.

L’histoire de cette immigration de masse ne commence réellement qu’à la fin de la Première Guerre mondiale. La Wallonie est alors une région fleuron de l’économie. Les industriels sont obligés de faire appel à une main-d’oeuvre étrangère. Entre les années 1920 et 1930, ce sont quelque 170 000 étrangers qui débarquent, dont une majorité d’Italiens. Ils ont quitté la Botte pour des raisons économiques et sont rejoints, dès 1922, par les Fuorusciti, les antifascistes opposés au régime de Mussolini.

Pas de solidarité entre prolétaires

La Wallonie leur apparaît alors comme un eldorado, mais les arrivants déchantent assez vite. Un travail ardu de mineur les attend. Les Belges, d’ailleurs, ne besognent plus dans les mines sauf aux postes les moins pénibles. L’accueil est froid, même au sein de la classe ouvrière. Les Italiens sont d’abord considérés comme des concurrents, ceux qui acceptent des conditions de travail et salariales plus basses que les ouvriers du cru. La solidarité entre prolétaires ne joue pas vraiment lors des premiers temps. Certains Italiens se font traiter de « macaronis ». D’autres seront stigmatisés, des années plus tard, comme profiteurs sociaux avec des chansons du type : « à la moutouelle, que la vie est belle ». Le gouvernement belge stoppe cette première vague d’immigration suite à la crise économique des années 1930. Le chômage et des bruits de bottes secouent bientôt l’Europe.

Un accord minatori-carbone

La Seconde Guerre mondiale à peine terminée, l’Italie est exsangue, tandis que le charbon apparaît à la Belgique comme la seule source d’énergie immédiatement disponible pour relancer l’économie. Le Premier ministre Achille Van Acker s’engage dans la bataille du charbon. Mais il faut des bras pour l’extraire. « Un accord minatori-carbone est signé en juin 1946 entre les États italien et belge », explique Guenael Vande Vijver, directrice scientifique à l’Ihoes, l’Institut d’histoire ouvrière, économique et sociale de Seraing. « Il marque le début de l’immigration de masse dans nos régions pour les industries du charbon, de l’acier et des carrières. » Les prisonniers de guerre allemands qui travaillent dans les mines, sont renvoyés dans leur pays. L’accord prévoit la venue de 50 000 travailleurs transalpins en échange de charbon dont le tonnage varie en fonction de la production. Des recruteurs partent en Italie et y font de la propagande. Quant au gouvernement italien, il est tenté de voir en l’émigration des plus pauvres une soupape pour éviter, ici et là, des explosions sociales. Des trains entiers conduisent de jeunes travailleurs vers le Nord. Ils sont péniblement logés dans des baraquements aux déplorables conditions d’hygiène. Leur famille les rejoint petit à petit. Les Italiens forment ainsi, en 1970, la première communauté étrangère du pays avec plus de 300 000 âmes.

Le drame du Bois du Cazier à Marcinelle

Le flot des immigrés transalpins s’est considérablement réduit dès 1956, « date qui marque la fin de cette immigration de masse. Il s’agit d’une conséquence du drame survenu au charbonnage du Bois du Cazier, à Marcinelle », poursuit Guenael Vande Vijver. « Là, le 8 août 1956, 262 hommes y ont trouvé la mort, dont 136 Italiens. L’Italie en plein renouveau économique, poussée par son opinion publique, rompt l’accord italo-belge. Conséquence inattendue de la catastrophe, la population belge montre désormais son entière compassion à l’égard de l’immigration italienne, renforçant considérablement son intégration. » La Belgique conclura ensuite de nouvelles conventions avec l’Espagne, la Grèce, le Maroc, la Turquie… Le déclin charbonnier est cependant amorcé. Le pétrole, meilleur marché, inonde déjà le marché.