
- Henri Mouhot, explorateur français (Luang Prabang) - Benjamin Vokar
Aventurier français originaire de Montbéliard, Alexandre Henri Mouhot reste dans les mémoires comme le «découvreur» du majestueux site cambodgien d’Angkor, et ses temples mystérieux envahis par la jungle. Ce fut également le premier européen à s’aventurer au cœur du Laos, jusqu’à la ville sacrée de Luang Prabang, une expédition qui lui sera fatale.
La piste serpente doucement en suivant les méandres de la rivière Nam Khane. Au bout du chemin de terre, apparaît une clairière cintrée par de grands arbres et illuminée par le soleil qui écrase tout à cette heure de la journée. L’atmosphère des lieux est paisible, propice au recueillement, avec en fond sonore le chant régulier des cigales et le ruissellement de l’eau.
Au beau milieu de cette zone défrichée se dresse un fantôme de pierre : pieds nus, barbu, chapeau vissé sur la tête, bâton de pèlerin dans la main, carnets de notes dans l’autre. Le portrait fidèle de l’aventurier, tel un Indiana Jones d’un autre siècle. A quelques mètres de là, sur un tombeau d’un blanc légèrement défraîchi, une inscription sommaire renseigne le visiteur : Henri Mouhot, 1826-1861. Fatigué avant l’âge par les voyages et rongé par la fièvre jaune, l’explorateur français ne rentrera pas à Montbéliard, la ville où il a vu le jour 35 ans plus tôt.
L’appel du voyage
«La ville de Montbéliard fière de son enfant» indique d’ailleurs un panneau posé en 1990 lors de la rénovation du monument. Un fils plutôt volage car Henri Mouhot n’a pas tardé à parcourir le monde. A 18 ans, à peine sa scolarité terminée, il part enseigner le français à l’académie militaire de Saint-Pétersbourg. Pendant 10 ans, il sillonnera la Russie des Tsars, de la Crimée au Kamchatka.
Attiré par la photographie, une discipline qui vient juste de naître, il parcourt de vastes espaces, armé d’un daguerréotype, tel un photo-reporter pionnier.
Son goût du voyage le poussera ensuite en Italie, en Allemagne et enfin en Angleterre où il épousera la petite fille de Mungo Park, un illustre explorateur britannique. Alors âgé de 30 ans, il se range provisoirement et s’établit sur l'île de Jersey. Durant cette période, il affine ses connaissances en sciences naturelles et dévore les récits de voyage d’autres aventuriers. C’est ainsi qu’il découvre l’ouvrage de Sir John Bowring* qui revient d’une traversée du Siam, royaume qui deviendra la Thaïlande. Ce livre bouleverse le cours de sa vie et lui donne l’envie de partir à la découverte du Sud-est asiatique, une région encore mal connue du monde occidental.
Aventures asiatiques
Bien décidé à monter une expédition, Henri Mouhot s’adresse à des sociétés françaises et sollicite même le gouvernement de Napoléon III afin de trouver du soutien financier.
Trouvant porte close, il gagnera finalement l’appui de la Société Royale de Géographie de Londres.
Le 27 avril 1858, il embarque sur un navire de commerce en compagnie de son chien Tine-Tine (sic) avant de rallier Singapour, puis Bangkok.
De ce premier voyage de courte durée, il rapporte des collections inédites d’insectes et de coquillages, qu'il envoie en Angleterre.
Il repartira quelques mois plus tard pour le golfe de Siam et rejoindra finalement le Cambodge, se liant d’amitié avec les rois Ang Duong puis Norodom.
Découvreur d’Angkor
En novembre 1859, il explore le pays et fait découvrir aux yeux des occidentaux, le site magique d'Angkor, l'ancienne capitale du royaume khmer. Fasciné par la beauté de cette ville peuplée de secrets et de légendes, il se passionne pour le «Versailles des Khmers».
Il écrira : «A la vue de ce temple, l'esprit se sent écrasé, l'imagination surpassée ; on regarde, on admire, et, saisi de respect, on reste silencieux ; car où trouver des paroles pour louer une œuvre architecturale qui n'a peut-être pas, qui n'a peut-être jamais eu son équivalent sur le globe. L'or, les couleurs ont presque totalement disparu de l'édifice, il est vrai ; il n'y reste que des pierres : mais que ces pierres parlent éloquemment ! Comme elles proclament haut le génie, la force et la patience, le talent, la richesse et la puissance des Kmerdôm ou Cambodgiens d'autrefois !».
La revue «Le Tour du Monde» publie le récit intégral de sa découverte, enflammant ainsi l'imagination des lecteurs du Second Empire, avides d'exotisme, de terres lointaines et de civilisations disparues.
Aucun autre récit d'explorateur n'avait eu un tel impact sur l'imagination populaire, à tel point que le gouvernement français se décida à intervenir dans la sauvegarde de ces ruines grandioses. Même si ce fut aussi l’occasion pour certains aventuriers, tel le futur ministre de la Culture André Malraux, de piller les temples afin de vendre les statues à des collectionneurs privés.
20 ans après son passage dans la cité oubliée, des travaux de restauration commencent et ce sont aujourd’hui plusieurs nations qui collaborent à la restauration de ce site gigantesque, classé depuis 1992 au patrimoine de l’Humanité.
Avec des milliers de visiteurs quotidiens, c’est incontestablement l’attraction phare du Cambodge, qui l’a d’ailleurs pris pour emblème.
Au cœur du Laos
Après ses aventures en pays khmer, l’infatigable explorateur repartira en 1860 dans une troisième et dernière expédition, remontant plus au nord et s’enfonçant en territoire lao.
C’est l’un des tout premiers occidentaux à s’aventurer aussi loin au Laos. Selon ses dires, seul un missionnaire français l’y aurait précédé quelques années plus tôt.
Là aussi, il s’attire la sympathie du souverain local, qui lui fait découvrir la cité royale de Luang Prabang, un autre site exceptionnel qui sera également classé au patrimoine de l’Humanité.
Nichée dans une vallée encerclée de montagnes, au confluent de deux rivières, Luang Prabang était alors la cité des rois mais aussi une ville sacrée pour la religion bouddhiste.
Si l’histoire du Laos a fait disparaître la royauté, l’importance spirituelle de Luang Prabang a perduré jusqu’à aujourd’hui.
Le corps de l’aventurier repose aujourd’hui à quelques kilomètres de sa dernière découverte.
Sur son tombeau, des plaques commémoratives ont été posées par d’autres explorateurs qui lui succèderont. Influencés par son exemple et ses écrits, ils continueront à arpenter la région qui peu à eu passera sous tutelle française, faisant en quelque sorte d’Henri Mouhot, le grand-père de l’Indochine française.
Informations supplémentaires
«Voyage dans les royaumes de Siam, de Cambodge, de Laos et autres parties centrales de l'Indo-Chine», Henri Mouhot, in revue «Le Tour du Monde», 1863. Textes édités par Hachette en 1868, réédités par Olizane en 1999.
* "The Kingdom and People of Siam: with a narrative of a mission to that country in 1855 de Sir John Bowring.
