«Il n'y a ni vainqueur, ni vaincu», mais «cette réforme passera, c'est une victoire pour la France et les Français». Raymond Soubie, le conseiller de l’Elysée chargé des Affaires sociales, a donné le ton, dimanche 24, sur Europe 1. Pas question pour le gouvernement de faire du triomphalisme. Pas question non plus d’humilier les syndicats en leur fermant toutes les portes après le vote, mercredi, par le Parlement, de la loi qui, malgré près de deux mois de contestation dans la rue, vient allonger de deux ans l’âge de départ à la retraite.

La forme de la contestation va changer

Les syndicats, poursuivant leur stratégie à la fois responsable et républicaine, ont pris acte, lundi soir, sur France 2, de l’adoption du texte qu’ils ont combattu, par les parlementaires, c’est-à-dire par des députés et des sénateurs élus au suffrage universel. «Il est logique que dans ce mouvement d'ensemble, on ait des décisions sur la manière de s'inscrire dans l'action, qui donne lieu à des évolutions sur la forme de s'y engager, mais la détermination demeure intacte», a ainsi déclaré Bernard Thibault, le secrétaire général de la CGT. Le mouvement «prendra d'autres formes» que les manifestations et les grèves.

Même attitude de la part de François Chérèque: le leader de la CFDT a constaté qu’«avec la fin du débat parlementaire, on sera dans une autre optique». «On ne remet pas en cause la légitimité du Parlement mais le président de la République a la possibilité d'ajourner le débat parce qu'une loi est toujours perfectible», a-t-il renchéri après que Bernard Thibault a, une nouvelle fois, demandé à Nicolas Sarkozy de ne pas promulguer la loi.

Un discours de fermeté à usage des salariés du privé et du public qui, jeudi 28 octobre et samedi 6 novembre, doivent se retrouver dans la rue pour la 7e et la 8e fois.

Des négociations sur l’emploi des jeunes et celui des seniors

Au delà de ces phrases à l’emporte-pièce, François Chérèque a profité de la présence, dans la même émission Mots Croisés, de Laurence Parisot, la patronne du Medef, pour lui proposer l’ouverture de nouvelles négociations. Il faut, a-t-il dit, engager «une négociation entre le patronat et les organisations syndicales sur l'emploi des jeunes, l'emploi des seniors». «Une urgence», a insisté le leader de la CFDT.

C’est l’une des inquiétudes majeures des jeunes qui défilent dans la rue depuis plusieurs semaines : le recul de deux années de l’âge légal de départ à la retraite et celui de l’âge de départ à taux plein va retarder d’autant l’entrée des jeunes dans la vie active. D’ailleurs, les syndicats lycéens (UNL, Fidl) et étudiant (Unef) réclament des négociations pour que soient prises en compte, dans le calcul de leurs futures annuités, les années d’études. En moyenne, selon l’Insee, les étudiants entrent aujourd’hui à 27 ans seulement dans la vie active, c’est-à-dire beaucoup plus tard que leurs parents. Plus diplômés qu’eux (trois années d’études en plus), ils gagnent aussi moins bien leur vie que leurs aînés.

Devant la proposition de la CFDT, Laurence Parisot, surprise, a d'abord évoqué «un véritable scoop» avant de rebondir de manière positive: «Je voudrais dire à François Chérèque que je suis d'accord». La responsable patronale a même estimé que «ce serait une bonne façon de passer à autre chose».

«La ministre de l'Economie, Christine Lagarde n’a pas tardé à réagir à son tour. Mardi, sur Radio Classique, elle a estimé que le conflit sur les retraites était à un «tournant». «Je pense que l'expression est en train de changer et je salue à la fois le retour de la raison et du dialogue. Se mettre à la table des discussions, parler de l'emploi des jeunes, parler de l'emploi des seniors et examiner les problèmes de fond qui créent une vraie angoisse chez les jeunes et les seniors, ça c'est vraiment un tournant et je trouve que c'est une très bonne chose».

La CFDT obtient l'accord de Matignon

Eric Woerth, le ministre du Travail, a déclaré lui aussi qu'il était «favorable» à l'ouverture rapide de négociations. Le Premier ministre, François Fillon, a confirmé, mardi 26, devant les députés UMP qu'après la promulgation de la loi sur la réforme des retraites, le gouvernement «proposerait aux partenaires sociaux d'engager un dialogue sur l'emploi de jeunes et l'emploi des seniors».

Sur l’évolution de la contestation, le Journal du Dimanche reste cependant prudent: «Le plus dur reste à faire. S'il a su capter l'attention du patronat et du gouvernement, François Chérèque reste en effet déterminé à obtenir des résultats: «On est dans une nouvelle étape, mais nouvelle étape ne veut pas dire la fin des choses», a prévenu le leader de la CFDT.»

Il est vrai que le leader réformiste a su manœuvrer entre deux écueils, face au gouvernement: celui de l’excès de fermeté et celui de la trop grande empathie. Il a même obtenu l’adoption par le Sénat d’un amendement qui vise à rouvrir des négociations, dès 2013, sur la refonte global du système des retraites. La CFDT souhaite depuis longtemps, en effet, qu’une réflexion soit menée sur les dispositifs de retraite par points tels qu’ils sont pratiqués dans les pays nordiques.

«Fort de ce bilan positif, poursuit le JDD, François Chérèque et ses troupes comptent désormais sortir par le haut de ces longues semaines de mobilisation, dans un scénario différent de celui de 2003, où, dans le cadre de la réforme Fillon, leur attitude jugée trop conciliante avec le gouvernement, avait été pointée du doigt par les autres centrales.»

Les syndicalistes ont du métier

Sortir la tête haute, c’est une nécessité pour les leaders syndicaux qui ont senti faiblir la contestation à la faveur des vacances. Des grèves dans les transports qui n’ont eu que peu d’impact (RATP et SNCF) sur les usagers ; des débrayages modestes dans l’enseignement primaire, secondaire et supérieur… Sans la mobilisation spectaculaire des ouvriers des dépôts pétroliers et des raffineries, qui a débouché sur une grave pénurie d’essence, sans la grève des éboueurs qui a transformé Marseille en gigantesque décharge, il aurait fallu assumer un échec relatif de la contestation sur le terrain.

C’est finalement l’opinion publique, majoritairement contre l’allongement de l’âge des retraites selon de nombreux sondages, qui a permis aux syndicats de maintenir la pression sur le gouvernement. Au plus fort du combat contre la réforme, on a compté entre 1,1 (selon l’Intérieur) et 3,5 million de manifestants (selon les syndicats) dans les rues de 265 villes de France. Et la contestation a pris définitivement une autre tournure quand les lycéens sont véritablement entrés dans la danse.

Les syndicalistes ont du métier. Sans attendre le constat que la mobilisation serait forcément moins forte le jeudi 28 octobre, ils ont changé de stratégie. D’autant que les grévistes, peu à peu, lâchent prise, notamment dans les secteurs des transports, des raffineries et même des éboueurs.

L’opinion commence à se retourner

De plus, alors que les textes de la réforme ne sont plus en discussion, l’opinion est en train de se retourner. «Près de six Français sur dix désapprouvent les blocages de raffineries, dépôts de carburant ou axes routiers, mis en place par certains salariés pour contester la réforme des retraites», note Le Figaro en analysant un sondage Ifop réalisé pour La lettre de l'Opinion (1) et rendu public mardi. Au total, 59% des sondés jugent ces blocages «inacceptables» sans toutefois remettre en cause le droit de grève, contre 40% qui estiment qu'il est «logique» que les salariés aient recours à ces méthodes.

Par ailleurs, selon un sondage Ifop/France-Soir (2), 57% Français se déclarent «satisfaits de l’action des syndicats» lors de la crise sociale liée à la réforme des retraites. Ils sont 68% à se dire en revanche «mécontents» de l’action de Nicolas Sarkozy», 55% à ne pas avoir apprécié celle de Martine Aubry, 56% celle de François Fillon et 61% celle d’Eric Woerth.

L'heure est sans doute venue, pour les syndicats, de changer de stratégie et d'entamer de nouvelles négociations et le leader de la CFDT n'a pas manqué l'occasion sur France 2. En entendant la proposition de François Chérèque à Laurence Parisot, les téléspectateurs se sont souvenus, peut-être, de la fameuse phrase de Maurice Thorez, prononcée l'été 1936: «Il faut savoir arrêter une grève».

(1) Sondage Ifop pour La lettre de l’Opinion, réalisé les 21 et 22 octobre au téléphone ou au domicile de 956 personnes.

(2) Sondage Ifop pour France-Soir, réalisé les 21 et 22 octobre sur un échantillon national qui représente 956 personnes âgées de 18 ans et plus, selon la méthode des quotas.

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