Préserver les ressources naturelles, laisser les terres s'abandonner à l'état sauvage, sauvegarder faune et flore locales ou exotiques... Pour le plaisir des sens, oui. Mais pas seulement. Car de manière plus pragmatique, la biodiversité est une richesse au sens propre. Un point de vue défendu par Pavan Sukhdev qui pourrait changer radicalement notre approche du capital naturel.

La démarche de Pavan Sukhdev ou «compter la biodiversité»

Pavan Sukhdev, banquier de formation et responsable du département des marchés internationaux de la Deutsche Bank à Bombay, s'est impliqué dans la préservation de l'environnement en Inde, au sein de l’organisation à but non lucratif Conservation Action Trust. Une double casquette qui l'a conduit à mettre au point la «comptabilité environnementale» pour l'Inde.

Peu connu du grand public, Pavan Sukhdev a vu son rapport sur l'économie des écosystèmes publié lors de la conférence de la biodiversité de Nagoya, qui s'est tenue en octobre 2010. Résultat d'une longue démarche visant à modifier notre perception du capital naturel. Lorsqu'en 2007, les ministres de l'Environnement réunis au sein du G8+5 ont décidé d'alerter sur les pertes économiques liées à la dégradation de la biodiversité, ils ont naturellement désigné l'économiste indien responsable d'étude.

En 2008 a été publié, par la Commission européenne, un rapport d'étape sur l'économie des écosystèmes et de la biodiversité. Comme l'explique Pavan Sukhdev dans la préface de ce premier compte-rendu, «la nature est une source de valeur importante» qui toutefois «n'apparaît guère sur les marchés». Or, «ce qui ne se mesure pas ne peut pas se gérer.»

Les constats: les services rendus par les écosystèmes et les conséquences de leur dégradation

D'où l'idée de Pavan Sukhdev de quantifier, en espèces sonnantes et trébuchantes, les services rendus par les écosystèmes. Et donc, par ricochet, les coûts de leur destruction. Le rapport définit ces services comme les bienfaits que l'homme tire de la nature. La liste non exhaustive retient les denrées alimentaires, les réserves d'eau douce et de bois, la protection contre les aléas climatiques, les puits de carbone constitués par les forêts ou encore la pharmacopée naturelle.

L'évaluation de tels bénéfices tirés de la nature pose plusieurs problèmes. D'abord, parce qu'il est difficile d'appréhender l'ensemble des services rendus. D'autant plus que l'extinction d'espèces, accélérée de 1.000 fois par les activités humaines, a fait disparaître des sources de bienfaits dont l'homme ne prendra plus jamais conscience. Ensuite, les dons de la nature se font souvent de manière indirecte.

Toutefois, certains profits tirés de la nature sont facilement quantifiables, à l'instar des denrées alimentaires évaluées par les marchés. L'économiste indien s'attache également à que soit pris en compte le bien-être humain, un peu comme l'indice de développement humain, qui évalue entre autres la santé ou l'éducation, complète le produit intérieur brut (PIB). La démarche de Pavan Sukhdev a d'ores et déjà livré quelques constats et chiffres éloquents.

L'exemple concret des récifs coralliens

Les récifs coralliens illustrent parfaitement le manque à gagner lorsque la biodiversité se perd. En raison de la surpêche mais aussi de la pollution ou des maladies, les coraux des Caraïbes ont régressé de 80% en 30 ans. Les coraux, qui abritent la plus grande biodiversité de faune et flore en unité de surface, se sont vus peu à peu remplacés en mer des Caraïbes par les algues, qui n'abritent qu'une seule espèce d'oursins.

Ces derniers, décimés par un pathogène qui leur est propre, ont laissé derrière eux des fonds marins à la biodiversité quasiment inexistante. L'homme est directement touché par la perte des récifs coralliens, puisque les revenus liées à la plongé diminuent. Les pertes annuelles sont ainsi estimées à 300 millions de dollars, soit le double du déficit déjà constaté par les pêcheries, durement touchées par la disparition des poissons abrités par les coraux.

Les pauvres figurent parmi les premiers touchés de la dégradation de la biodiversité. Ils vivent souvent d'activités du secteur primaire - agriculture de subsistance, élevage, pêche ou sylviculture informelle pour reprendre les termes du rapport - et dépendent donc directement du capital de la nature. Si «les pertes annuelles de capital naturel ne représentent qu’un faible pourcentage du PIB», en raison notamment de la prédominance des sociétés de service, elles possèdent un impact fort en terme humain et de qualité de vie.

L'initiative du banquier vert indien rejoint celle de sir Nicholas Stern, à qui il est souvent comparé. L'économiste britannique avait le premier quantifié le coût du réchauffement climatique. Une conception nouvelle qui n'oppose plus l'homme et la nature ou encore économistes et écologistes. Mais tend à reconnaître tout ce que l'homme a puisé à la nature et ce qu'il perd à la laisser s'éteindre.