Si le cidre connaît un regain de popularité en Asturies ou en Galice, ou s'il reste bien ancré dans les traditions bretonnes, normandes ou galloises, il se cantonne aux régions celtiques.

Contrairement à la bière, le cidre est encore considéré comme une boisson pétillante légère n'ayant qu'une gamme restreinte de saveurs à offrir. Mais c'est justement sa relativement faible teneur en alcool qui en fait une boisson à la fois rafraichissante et festive. Il s'impose comme la seconde boisson favorite des Irlandais après les Stout comme Guinness ou Beamish. Un succès en grande partie due à l'action de la société Bulmers...

La production de cidre, des monastères aux fermes

Au même titre que la bière, la fabrication du cidre est un vieil héritage celtique. C'est avec la christianisation que les monastères vont être à l'origine d'un artisanat modeste. Mais au VIe siècle, c'est un Gallois, Saint Teilo, qui aurait planté les premiers vergers en Normandie. C'est bien plus tard, aux XIe-XIIe siècles, que les Normands ramènent les pommes à cidre en Irlande. Ainsi, grâce à l'invention de pressoir à vis à la même époque, la production de cidre, puis de perry – ou poiré, un cidre de poire – est relancée à travers toute l'île.

Avec la disparition progressive des monastères, la production de cidre se déplace dans les fermes. Par exemple, dans certains comtés d'Irlande (Tipperary, Limerick), les ouvriers agricoles reçoivent leur salaire ou payent leur loyer en cidre. En Irlande du Nord, le comté d'Armagh est surnommé the Orhcard County – le Comté des Vergers – depuis que Guillaume le Conquérant, devenu roi d'Angleterre en 1066, y envoya son producteur de cidre personnel, Paul le Harder, afin qu'il fournisse les troupes en cidre.

Ainsi le cidre fait sa place au fil des siècles. Ce n'est que vers le milieu du XIXe siècle que de réelles difficultés se font sentir, aux dépens des petits producteurs.

Bulmers/Magners, à l'origine de l'essor du cidre

La grande production de cidre ne s'organise véritablement qu'à partir de 1935 en Irlande. William Magner fait alors l'acquisition de l'ancienne brasserie Murphy à Clonmel. Son succès rapide intéresse la compagnie anglaise HP Bulmer, grande productrice britannique de cidre. Les deux entreprise s'associent en 1937 et révolutionnent le commerce. La plupart des petits producteurs abandonnent alors leur activité et proposent de vendre leurs pommes au nouvel industriel du cidre – à la même époque les petits brasseurs ferment également en masse pour devenir embouteilleurs pour le compte de Guinness.

En 1999 la société Bulmers se lance dans l'exportation. Apparaît alors la marque Magners, destinée à être vendue à l'étranger. Il s'agit en réalité du même produit, le changement de nom est imposé par des dispositions du droit international. Bulmers est un cidre à 4,5% d'alcool, une boisson somme toute assez douce, malgré une pointe d'acidité. Il est fait pour plaire à tout le monde; un objectif qui semble atteint à en juger par sa consommation massive et intergénérationnelle en Irlande.

Depuis quelques années Bulmers/Magners a élargi sa gamme de produits, avec notamment des cidres annonçant entre 5,0 et 6,0% d'alcool (Stag, Linden Village, Strongbow) ou encore un poiré, le seul fabriqué en Irlande (Ritz).

Diversification et retour à l'artisanat : l'exploitation d'un symbole

Aujourd'hui le gouvernement irlandais ne participe que très peu au développement de l'artisanat traditionnel, et le quasi-monopole Bulmers/Magners se voit renforcé. Des initiatives sont cependant lancées, notamment par la gouvernement britannique. En Irlande du Nord par exemple, un cidre artisanal vendu sous l'étiquette Mac's Cider est sur le point de devenir une AOC Armagh Cider.

Il ne s'agit pourtant que de cas isolés; le cidre peine à s'éloigner de sa réputation et de son histoire, intimement liée à celle de Bulmers/Magners. Il reste, pour des yeux étrangers, davantage un folklore qu'un véritable produit de consommation.