Bonnard ou l'obsession de la nudité

La Sieste 1900 - google
La Sieste 1900 - google
Marthe, femme et modèle de Bonnard, est représentée près de quatre cent fois dans une oeuvre intimiste, colorée et envahie de lumière.

A partir de 1890 l’illustration par Bonnard de Parallèlement de Verlaine, et Daphnis et Chloé de Longus, œuvres teintées d’érotisme, marque la conclusion de la période parisienne de Bonnard. Il privilégie dorénavant deux thèmes, le pastoral et le nu, objet d’une vision obsédante pendant cinquante ans. Le regard porté sur sa femme Marthe est il celui de l’homme amoureux émerveillé par sa beauté ou le regard du peintre sur son art à travers le nu ?

Marthe vue par l’homme ou par l’artiste ?

" Elle a, ta chair, le charme sombre des maturités estivales, elle en a l'ambre, elle en a l'ombre " . Cette citation de Verlaine illustre parfaitement la relation que le peintre entretient avec sa femme. Obsédée par la propreté, à la personnalité complexe, hypocondriaque souffrant de tuberculose et de misanthropie, elle est celle qui aide l'œuvre à prendre toute son ampleur. Marthe ne pose pas, il la peint de mémoire, la guette, la surprend à sa toilette ou se déshabillant, capte une attitude, un éclairage qui la met en valeur, cherche son reflet dans le miroir.

L’artiste exalte une beauté qu’il ne laissera jamais faner bien qu’ils vivent ensemble plus de cinquante ans ! Son modèle apparaît toujours en jeune femme, incarnant l’éternel féminin. Cette permanence s’assimile à une lutte contre le désenchantement où la mélancolie est sous jacente ; il est ébloui mais nostalgique, il frôle la vie de sa femme pour la transcender. Le temps est arrêté dans un réel désir d’éternité, d’absolu, à la recherche de la beauté pure.

Le corps de la femme, toujours privée de regard, devient objet, prétexte essentiel à sa peinture ; la sensation l’emporte sur la réalité, la salle de bain se transforme en atelier pour travailler à quelques centimètres de Marthe ! La série des Nus dans la baignoire des dix dernières années est bien plus un hymne à la peinture elle-même qu’à l’être aimé réduit à un corps gisant et moiré, entièrement dissous au fond d’une baignoire.

Le rôle du miroir et de la salle de bains

Un confinement intimiste au cadrage serré enferme L’Homme et la Femme (1900) ; des jeux de miroir permettent d’inverser une lecture normale. Dans Nu à contre jour, Effet de glace et Tablette et miroir (1908 à 1913) le miroir sert à la fois à cadrer l’image, à amplifier la réalité, à élargir l’espace, où l’intérieur de la pièce est vu presque entièrement, et à créer des circuits de lumière par le jeu des reflets qui ricochent.

La composition sophistiquée de La Cheminée représente Marthe face au miroir accroché au dessus de la cheminée, où se reflètent, à la fois, son image assise et celle où elle est étendue nue dans le bain. Ce dédoublement peu réaliste installe un dispositif de toile dans la toile. Les accessoires permettent au peintre de jouer sur les verticales et les horizontales croisées, accentuées par la présence de tablettes, de chambranles de porte, de montants de fenêtres.

Cette structure sera, dans les derniers nus au bain, remplacée par les carrelages dans le même souci de rigueur géométrique et de stabilité pour des corps qui semblent de plus en plus flotter dans l’espace. Le miroir brise la continuité de la perspective en bouleversant toute hiérarchie; les corps tendent à disparaître dans le décor, noyés dans la couleur et la lumière. L’incohérence spatiale et la dissolution des formes, si charnelles soient elles, guettent cet espace inventé.

Le silence proche du recueillement

Le fouillis d’objets silencieux, immuables, les étoffes, le guéridon, le tube, la tablette sur laquelle est posé un broc, disparaît dans l’unification du décor à la matérialité textile héritée des Nabis. Poésie de circonstance, les petits riens commémorent le quotidien. Le retrait à l’intérieur dans un espace clos irréel, aux ombres pourpres et à la lumière incandescente donne le sentiment de l’inaccessible. Les personnages acquièrent une dimension intemporelle, le regard se pose et arrête le temps.

Le rythme lent, l’atmosphère étouffée, celle que crée le ton de la confidence à voix basse, le silence de l’intime et la douce sérénité, appartiennent à une sorte de méditation où flotte la conscience simple de l’innocence, de l’abandon. Véritable hymne à la volupté, Marthe se perd dans l’irréel et devient l’emblème de la solitude, de l’incommunicabilité.

Miquel Barceló, peintre contemporain, remar­que : “ Le plus pervers dans l’œuvre de Bonnard, c’est cette fusion du bonheur... avec une sorte de décomposition, une sorte d’excès ", la confrontation de la chair vivante et du reflet mort.

Voir le Musée Bonnard au Cannet

Liliane Collignon Juillet 2011, Photo personnelle

Liliane Collignon - Historienne de l'art et conférencière : formation classique et universitaire Spécialisation : art moderne et ...

rss

Commentaires

7 août 2010 23:01
Lise Pathé :
Magnifique article ! On y apprend beaucoup de choses et l'écriture est pleine de poésie... Un régal ! Merci !
30 juil. 2011 17:50
Anonyme :
Je partage l'avis de Lise, c'est un petit concentré exquis!
J'avoue qu'après avoir savouré ma lecture, j'ai piqué un fou rire lorsque j'ai constaté qu'un des 3 liens proposés dans la rubrique "A LIRE AUSSI" avait pour sujet : Pour une épilation progressive et durable !!! C'est d'un contraste tellement saisissant qu'on est dans l'absurde bidonnant! Suite101 fait involontairement dans le conceptuel catégorie Broodthaers -Très très fort !! Un grand moment ! Liliane, vous devriez envoyer une copie d'écran au musée d'art moderne belge!
2 Commentaires
Advertisement
Advertisement