
- 40 ans d'humanitaire et de politique. - DR.
A-t-il envoyé sa lettre de démission à Nicolas Sarkozy comme l’affirme vendredi 8 octobre, le journaliste du Nouvel Observateur? S’agit-il d’une tentative de reprise en main de son destin par l’ancien «french doctor» qui ne verra pas renouveler son contrat lors du prochain remaniement ministériel ?
Peu importe. L’essentiel est ailleurs. Bernard Kouchner, l’ancien patron de Médecins du monde, le créateur du fameux «droit d’ingérence», l’ex-homme de gauche qui a accepté de jouer les ministres d’ouverture de Nicolas Sarkozy en 2007, a sans doute raté sa sortie, l’été dernier, quand il n’a pas démissionné de son poste de ministre, alors que le président mettait en place, avec Brice Hortefeux et Eric Besson, sa politique sécuritaire et anti-roms.
Il est vrai qu’en trois ans et demi, il a avalé bien d'autres couleuvres. Il s'attendait d'ailleurs à un poste difficile, sachant que la politique étrangère de la France est, par nature, la chasse gardée de l’Elysée, et connaissant également «l’hyper-présidentialisme» de Nicolas Sarkozy.
Fondateur de MSF et Médecins du monde
C’est ce même Bernard Kouchner qui, quarante ans plus tôt, en décembre 1971, à 32 ans, a créé avec quelques amis Médecins sans Frontières (MSF) et en a été élu président. Cet homme à la double culture juive et protestante a, semble-t-il, toujours été tiraillé entre la générosité discrète et les feux de la rampe, le goût de la notoriété et un réel désir de venir en aide aux peuples opprimés.
«Il décide, comme son père, de faire des études de médecine, tout en espérant faire du cinéma» écrit Anne-Sophie Demonchy, le 15 juin 2010 dans son portrait publié sur politique.net. Animateur du comité de grève de sa fac de médecine en mai 1968, il part au Biafra. Avec Claude Malhuret, il fonde MSF et y reste jusqu’à ce qu’en 1979, ce dernier lui reproche un goût exagéré pour la mise en scène. «Quand Bernard Kouchner cherche à médiatiser toutes les opérations humanitaires selon la théorie « sans caméra, une tragédie n’existe pas », Claude Malhuret préfère la discrétion d’un travail quotidien», écrit la journaliste.
Qu’à cela ne tienne, le président de MSF s’en va et fonde une association concurrente, Médecins du monde qui, à force de médiatiser ses combats, va faire de Bernard Kouchner la figure emblématique de l’humanitaire, le célèbre «french doctor». Les caméras occidentales le suivent alors sur tous les théâtres de guerre et de catastrophes, au Vietnam, en Jordanie, au Liban, en Amérique latine, en Somalie et au Kosovo. «En 1987, écrit Anne-Sophie Demonchy, il défend le «droit d'ingérence» basé sur l’idée que la communauté internationale doit intervenir dans un pays si le gouvernement de ce pays s’en prend à une partie de sa population».
Une formidable popularité
Bernard Kouchner connaît en France une cote de popularité qui frise les 75%, comme l’abbé Pierre ou le commandant Cousteau. De gauche, mais sans être encarté, il devient, rappelle wikipedia, «compagnon de route» du parti socialiste de 1986 à 2007, et occupe les postes de secrétaire d’Etat et ministre de l’Action humanitaire ou de la Santé dans les gouvernements de Michel Rocard, Pierre Bérégovoy, Edith Cresson et Lionel Jospin.
Pourtant, la personnalité politique la plus sympathique aux yeux des Français ne parvient pas à s’ancrer dans une circonscription. Ni le Nord en 1988, ni la Moselle en 1994, ni les Bouches-du-Rhône en 1996 n’en veulent comme député. Son image est celle d’un voyageur, un aventurier au service de la planète, pas celle d’un homme politique local. Alors, s’il adhère enfin au Parti socialiste, Kouchner endosse de nouveau son costume de «french doctor».
«Entre 1999 et 2001, écrit encore politique.net, il est nommé Haut représentant de l’ONU au Kosovo et administre la région dans un climat tendu, faisant preuve d’un réel courage physique. Il se charge alors de l’organisation de l’aide humanitaire, de l’administration, de l’économie.»
Il soutient le Contrat première embauche
De retour en France en 2001, il devient ministre délégué auprès de l’Emploi et de la solidarité, en charge de la Santé, dans le gouvernement de Lionel Jospin. Mais ce dernier est éliminé dès le premier tour de la présidentielle en 2002. Sans travail, «chômeur de la politique» comme il le dit lui-même, Bernard Kouchner se livre alors à ses démons et, consultant de luxe, il fréquente les plateaux de télévision afin d’y commenter l’actualité internationale. Dans le même temps, il effectue à l'étranger des missions très bien rémunérées pour des sociétés privées et même, diront ses détracteurs, pour des dictateurs africains.
Il faut dire que le Parti socialiste ne lui a rien proposé. «Plébiscité par l’opinion, Bernard Kouchner suscite la méfiance des dirigeants du PS en raison de ses positions trop iconoclastes et de sa trop grande liberté de ton», dit encore Anne-Sophie Demonchy. Ainsi, en 2006, il n’hésite pas à approuver le Contrat première embauche (CPE) mis en place par Dominique de Villepin, alors que toute la gauche rejette en bloc cette mesure et que les manifestations anti-CPE se succèdent dans tout le pays.
Le colonel Kadhafi reçu à Paris
Nicolas Sarkozy apprécie ce courage politique. Dans le cadre de sa «politique d’ouverture», le nouveau président de la République lui propose le poste dont rêvait secrètement Bernard Kouchner: le ministère des Affaires étrangères. Mais le patron du Quai d’Orsay va vite déchanter. Il est privé de son domaine de prédilection, les droits de l’Homme, confiés à Rama Yade. Et puis, le secrétaire général et plus proche collaborateur du président, Claude Guéant, ainsi que le conseiller diplomatique de Nicolas Sarkozy, Jean-David Levitte sont là pour le «cornaquer», et sa mise à l’écart progressive est ressentie par l'intéressé comme une humiliation.
Bientôt, les observateurs s'interrogent : comment le chantre de l’humanitaire peut-il tolérer, sans démissionner, la visite du colonel Kadhafi, reçu à Paris avec les honneurs ? Certes, un voyage à Bruxelles tombe à point pour justifier l'absence de la capitale du ministre des Affaires étrangères. Mais son silence est assourdissant. D'autant que Libération, le 7 décembre 2007, évoque l’indignation de Bernard-Henri Lévy ou celle de François Bayrou devant cette démonstration française de «réalisme politique» : des contrats juteux doivent être signés pendant le séjour du dictateur libyen. Comment le «french doctor» peut-il accepter également sans broncher la suppression pure et simple du secrétariat aux droits de l’Homme qu’il souhaitait voir rattacher à son ministère ?
Le livre de Pierre Péan
En 2009, Bernard Kouchner fait l’objet d’une charge violente de la part du journaliste Pierre Péan. Dans un livre-réquisitoire paru en février (1), ce dernier l’accuse d'avoir «mélangé les genres» entre activités publiques et privées. L’enquêteur, implacable, dénonce son goût pour l’argent, pour les médias et les mondanités, l’accusant également de compromissions avec des dictateurs africains. Stéphane Guillon, sur France Inter, égratigne alors méchamment le ministre en évoquant l’image célèbre de 1992, quand à Mogadiscio, l’ex médecin humanitaire, «mélange d’Indiana Jones et du cow-boy Marlboro», s’était fait photographier un sac de riz sur l’épaule.
Pire, le rapport de Bernard Kouchner sur «Total et les chantiers pétroliers» est ouvertement contesté, notamment par la Fédération internationale des droits de l’Homme. Il y écrit que les accusations de «travail forcé» contre la compagnie auraient été largement exagérées. Bien sûr, le ministre de Nicolas Sarkozy a des arguments pour se défendre. Il rejette point par point les éléments à charge et accuse la gauche de vouloir lui nuire pour le punir d’avoir accepté ce poste dans un gouvernement d’ouverture.
Reste qu’à cette fonction, Bernard Kouchner est malheureux. Pendant plus de trois ans, il avale les couleuvres les unes après les autres, jusqu’à la dernière qui lui serait, cette fois, restée en travers de la gorge. Selon Le Parisien du 8 octobre, le chef de la diplomatie française n'a pas apprécié que le président Sarkozy ait mandaté son conseiller personnel pour une mission en Afrique. «Mercredi 6 (…), lors du conseil des ministres, les deux hommes ont eu un échange remarqué. Il portait sur la Côte d'Ivoire, où le secrétaire général de l'Elysée Claude Guéant s'est rendu dimanche dernier à la demande du chef de l'Etat. Il s'y est entretenu avec le président Laurent Gbagbo, dans la perspective du scrutin présidentiel dont le premier tour a été fixé au 31 octobre. » Aux yeux de Bernard Kouchner, cette mission aurait dû lui revenir de droit.
Après les révélations du Nouvel Observateur, le ministre des Affaires étrangères a aussitôt réagi en réaffirmant sa «loyauté» au président, tandis que, de son côté, l'Elysée a assuré n'avoir jamais reçu de «démission par écrit». Une manière pour tout le monde de préparer une sortie honorable, à l’occasion du prochain changement de gouvernement.
(1) Le monde selon K, de Pierre Péan, Fayard,19 euros.
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