Si les artistes étaient interrogés sur la nécessité de l’art, leur réponse serait partisane, non exhaustive et très personnelle, cet article nourri de quelques exemples emblématiques en sera l’illustration.

Si l’art est une nécessité celle-ci est d’abord une nécessité intérieure, celle du spectateur et de tous les artistes qui posent la question du beau, de l’utile et de la spiritualité. Ils se veulent libres mais entretiennent des rapports étroits avec la nature et le sentiment du réel, du vrai et du sublime.

L’artiste est un nouveau créateur, il revisite le monde et se l’approprie pour accéder à des valeurs universelles. Les artistes invitent le spectateur à entrer dans leur univers et leur espace mental pour partager leurs émotions, interroger ou séduire; l’œuvre d’art peut aussi troubler, provoquer, interpeller, déplaire, agresser le public. Elle ne laisse jamais indifférent car elle n’est pas moins nécessaire à la vie de l’homme que la science, le succès des grandes expositions en témoigne!

L’art est une nécessité parce que l’art et l’homme se confrontent à la nature et à la civilisation

La représentation de la nature commence avec la naissance de l’art; dans un décor naturaliste idéalisé, le paysage célèbre l’amour de la nature dans toute sa puissance et sa sensualité. Hymne à la beauté, à l’amour, au mythe de l’Age d’Or, il est l’incarnation de la plénitude harmonieuse et hédoniste à laquelle s'associe souvent la représentation du nu. Le lever du soleil et sa lumière argentée, le coucher du soleil et son embrasement n’ont pas laissé Giorgione, Le Lorrain, Poussin ou Monet, parmi tant d’autres, indifférents. L’homme est en quête de son paradis perdu, l'art lui offre généreusement.

La relation de l’homme à la nature et au monde, dans un rapport total de confiance, exprime une empathie que l’art permet d’extérioriser. En transcendant le réel, en rendant visible, l’art dévoile les réalités du monde et ses «objets». En plaçant l’objet au centre de ses recherches, l’artiste est alors un médiateur pour qui ne sait pas voir. Dans la peinture de Matisse l’objet est toujours représenté, dans celle de Picasso il est déconstruit puis reconstruit, il disparaît totalement dans l’œuvre abstraite de Kandinsky pour être remis en question par Duchamp.

L’objet peut être représenté, dessiné, peint, sculpté, collé ou réapproprié comme le sont les Accumulations d’Arman ou l’urinoir de Duchamp requalifié objet d’art, célébrissime Ready Made. Les nouveaux réalistes, suiveurs des dadaïstes, en consacrant l’objet roi, comme le fait le pop Art américain dans les années soixante, introduisent dans l’art, une nouvelle notion: celle du jeu, de l’humour, de la satire, voire la dénonciation des comportements déviants du monde moderne.

L’art entretient avec la science, la culture, l’histoire, la philosophie, la mode de son temps des liens étroits; face à un monde où l’homme, incapable de contrôler l’univers, le «bourre à craquer», l’artiste désigne et sacralise les objets témoins.

L’art est une nécessité pour l’homme car il parle de la vie et de la mort

Le monde de l’enfance vu par Charlemagne Palestine est chargé d’émotion et de plaisir, peluches et vidéo appartiennent à une sorte de magasin de jouets. Signes d’immaturité, la peluche, le doudou du petit sont l’inséparable refuge, le lien consolateur et privilégié de ceux qui se sentent seuls. Ils sont «conservés et honorés». Les exposer est les requalifier par un acte artistique. Offrandes ou icônes, ils font l’objet d’une mise en scène théâtrale qui réveille en nous des moments perdus; comme ceux que nous propose Anish Kapoor avec le Léviathan qui nous plonge dans les zones inconnues de la psyché, « des régions oubliées de notre conscience »

L’art de réappropriation qui évoque la finitude et la mort est illustré par Boltanski qui cultive à partir de collections et d’inventaires, qui peuvent sembler anodins et matérialistes, l’esthétique du caché qui en appelle aux souvenirs, aux non-dits, à la souffrance, à la destinée de l’homme et à la nécessité de l’exorciser. Daniel Spoerri travaille sur la vision et le souvenir : Tableau piège (1983) illustre un désordre subtil qui porte l’empreinte d’un morceau de vie, d’un moment privilégié, d’un lien social. Il redonne vie aux déchets, aux mets avariés. La mort rôde autour de ces tables qu’aucune vie n’anime telle une nature morte.

Cette lecture rend compte de l’abandon, du délaissement des objets sans âme ou mis au rebut ; c’est bien là en effet ce qu’interroge l'art : l’énigmatique persistance des choses, les soumettant à une dissection, à une autopsie qui leur redonnent peut être une âme ou les détruisent à tout jamais ?

L'art est une nécessité car il dépasse l'humain

Quand la matière côtoie l’informe, les artistes auscultent les chairs, les sous-sols, les profondeurs des villes, présentant un travail destructeur souvent pathétique. Ils se servent des couleurs à la manière de Wols ou de Tobey, en les agglutinant afin qu’elles coulent, éclaboussent et donnent à l'espace pictural une mobilité, une palpitation afférente à l’humain. La forme surgit des différentes couches, émerge peu à peu, pour un art qui cousine avec la psychopathologie.

La vie clandestine et les images enfouies se terrent. Née de l’expressionnisme de Kokoschka et du surréalisme de Breton et Ernst, qui sont déjà au premier plan dans la naissance de l'abstraction lyrique et de l’expressionnisme abstrait américain, l’image est acceptée dans toutes ses fonctions. Les artistes découvrent toutes les possibilités de tout imaginer répondant à tous les fantasmes et aux interrogations sociales, philosophiques ou métaphysiques de l’homme.

L’art est une nécessité parce qu’il propose un parcours philosophique ou initiatique

Entrer dans le monde intérieur d’un artiste n’est pas chose aisée ; en franchir le seuil nécessite une disposition d’esprit, une ouverture et une réceptivité qui ne doivent pas se contenter des seules apparences, en l’occurrence, celles des formes plastiques. Là où se mêlent poésie et philosophie, là où se cachent la sensibilité, l’intériorité, la réalité émotive de l’être, Kandinsky définit cette création comme l’expression de « la nécessité intérieure » et le traduit par un système de métaphores.

L'artiste demande à son spectateur une participation active, celle de pénétrer lentement dans son univers, par approfondissements successifs. Kandinsky choisit d’organiser son monde après l’avoir décrit dans toute sa folie et de le structurer pour mieux le maîtriser et nous le faire comprendre. Là est la nécessité de l’art.