"La révolution a commencé: elle sera digitale", titrait le Guardian à l'occasion de la mise en ligne par le site Wikileaks de plus de 250 000 mémos diplomatiques américains. Et ce n'est pas la campagne de diffamation contre Julian Assange, ni sa détention pour viol qui vont l'arrêter. Ni même les attaques répétées de hackers contre Wikileaks, ou encore les pressions faites sur ses hébergeurs pour refuser de lui allouer un espace.

Pour mesurer l'importance de ce qui est en train de se passer, il convient de rappeler que la révolution internet n'aurait pas été possible si son ancêtre, le réseau Arpanet, jugé hâtivement invulnérable par la CIA, n'avait pas été abandonné en 1980 par l'armée américaine. En 1978, le premier envoi de spams -messages indésirables- à 393 destinataires de la défense avait déjà démontré les possibilités d'intrusion du réseau.

Wikileaks déclare la guerre de l'information

Cette fois, la révolution déclenchée par Wikileaks ne révèle plus seulement un problème lié à la sécurité des données, et les solutions techniques ou juridiques risquent de ne pas être à la hauteur des dommages collatéraux provoqués. Les militaires et les stratèges de la diplomatie internationale ont affaire à un véritable bouleversement social et politique à retardement.

Tout a commencé par la fuite de centaines de milliers de documents classés "confidentiels" et "secrets défense" sur les guerres d'Irak et d'Afghanistan au printemps 2010, bientôt suivie par la divulgation des communications de diplomates américains en poste dans le monde. Autant de révélations qui risquent d'entamer sérieusement la crédibilité du modèle démocratique dominant, incarné par les Etats-Unis, et d'avoir un effet domino sur les relations internationales.

Le droit de chercher, de recevoir et de répandre les informations

La circulation planétaire soudaine de cette énorme masse de documents non destinés au public, se produit à un moment où le monde croule justement sous l'information. Nombre de blogs et de réseaux sociaux ont fait irruption dans le paysage médiatique, entrainant à la fois un effet de répétition, de déformation, d'obscurcissement et de remise en cause des sources d'information classiques.

Avec Wikileaks, on assiste à la naissance d'un nouveau flux d'information parallèle non-souhaité par les pouvoirs en place, susceptible de contrebalancer à tout moment l'information officielle et de déstabiliser les gouvernements sur une longue période, tant les documents sont nombreux. Une fois brisé le sceau de la confidentialité ou du secret défense, que vont penser les citoyens de leurs dirigeants et quelles sont les répercussions politiques à prévoir ?

D'autant que la liberté d'expression et d'information est l'un des fondements de la démocratie, stipulé dans l'article 19 de la déclaration universelle des droits de l'Homme de l'ONU : « Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit. »

Le nouveau rôle éthique des médias et des journalistes

Au-delà du droit à la transparence totale prônée par Julian Assange, apparaît le véritable enjeu : le pouvoir de l'information et donc, sa remise en question. Conscient du danger de certaines révélations susceptibles de présenter un risque pour de nombreuses vies humaines ou encore de compromettre des opérations militaires en cours, le fondateur de Wikileaks a préférer confier à cinq journaux partenaires - The New York Times, Der Spiegel, El Pais, The Guardian et Le Monde - le soin d'analyser, filtrer, expurger, certifier et publier ces documents.

En conférant ainsi aux médias traditionnels, le rôle délicat d'authentifier les sources, de modifier les noms et de décider de leur publication, Julian Assange les met en position de dicter une nouvelle éthique dans un monde dominé par les relations de force et les intrigues géopolitiques de toutes sortes.

Mais qui peut garantir que l'indépendance des médias choisis sera suffisante ? Ce n'est sans doute pas par hasard si en France, par exemple, les titres appartenant aux groupes Dassault et Lagardère ayant des activités dans l'industrie d'armement, n'ont pas été retenus.

Les gouvernants semblent dépassés par l'ampleur du phénomène. En l'absence d'une institution publique mondiale, capable d'exercer un contrôle absolu sur internet et d'appliquer un droit de réserve sans faille sur l'information, l'initiative privée pose une nouvelle fois la question de la légitimité des médias.

Owni et le journalisme de données, une nouvelle mise en relief de l'information

Ainsi, pour assurer l'accès aux câbles diplomatiques échappés au contrôle de la diplomatie américaine, Julian Assange a fait appel également à Owni, société française à la pointe du data journalisme. Le but de cet "Objet Web Non Identifié" comme aime à le définir son créateur Nicolas Voisin, adepte du journalisme citoyen, est de développer une application permettant une mise en scène de l'information, grâce aux outils du web.

Recherche par mots-clés, mémos les plus lus et les plus populaires, commentaires, live-blogging... Le programme Statelogs, réalisé par Owni et ses partenaires Slate.fr et Lesoir.be, offre une navigation fluide et intelligente dans tous les documents mis en ligne, au fur et à mesure de leur publication sur Wikileaks et sur les sites des journaux.

Avec seulement quelques centaines de mémos publiés fin 2010, il faudra des années pour absorber l'onde de choc de Wikileaks. Plus de 100 000 personnes feraient déjà affluer de nouvelles données vers le site. Les internautes auraient-ils compris plus vite que les détenteurs du pouvoir et de l'information, l'utilisation qui pouvait être faite d'internet ?