Deux artistes contemporains en quête d'auteur : comment réagit le public à cette invitation? Deux espaces neutres qui montrent peu et font parler beaucoup. Les artistes nous invitent à pénétrer ou à contempler une structure vide de tout contenu matériel, l’une a la taille d’une maison miniature, Container de Pariente, l’autre un cadre au sol Bodenrahmen (176/176cm) de Ruthenbeck.

Quel rôle jouer ?

Le spectateur-auteur qui accepte de franchir le seuil de Container va se déplacer dans les différentes pièces aux murs blancs recouverts de craie blanche toute fraîche, sur lesquels il peut laisser ses traces. Souvenirs de la préhistoire, du tableau d’écolier, des graffitis des moments perdus, des déclarations d’amour gravées sur un tronc d'arbre...Tout sera effacé le soir par les appariteurs pour redonner toute sa virginité au lieu originel. L'acte de l'intervenant est éphémère.

La démarche face au cadre de Ruthenbeck tout autant volontariste, est moins aisée, le public adulte n’ose pas pénétrer dans le carré, il se place autour. Les enfants ne se posent aucune question, les deux structures les invitent au jeu. Les deux réactions sont explicites : face à l’art, le respect s’impose pour les adultes; pour les enfants, plus inventifs, l’art est un support d’amusement, de commentaires riches suscités par l’appropriation immédiate de l’œuvre.

Certains passent sans remarquer la propriété de chacun de ces lieux, celui d’y inscrire un peu de sa vie, d’autres se laissent timidement tentés par la surface immaculée, ceux qui retrouvent leur spontanéité d’enfant manifestent leur créativité.

Vides de création

La métaphore de l’espace inoccupé ressemble à la table rase des Dadaïstes, elle permet de faire place nette pour méditer, imaginer, rêver. Le lieu invite à la création, évoque la pureté originelle ; le spectateur choisit de devenir acteur, auteur, nouveau créateur, tous les rôles lui sont autorisés, sauf celui d’endommager «l’œuvre». Ces présentations montrent peu, l’une par sa taille et son titre évoque le transport, le voyage ou l’habitat nomade, prête à être emballée pour partir.

Le cadre de Ruthenbeck restreint, fait référence à la peinture, à l’œuvre encadrée…ici il n’y a pas de contenu, en créer un est le but du jeu; une seule contrainte : accepter la position du cadre au sol à laquelle nous ne sommes pas habitués. Les deux oeuvres sont disponibles, ouvertes, accueillantes. Elles semblent attendre le visiteur dont la première réaction est de constater: " il n’y a rien à voir ! ".

Des spectateurs en quête de vérité

Quel langage préférez vous, celui qui décrète " il n'y a rien à voir ", celui de l’expert, du visiteur adulte ou de l’enfant?

L’expert citera « l’anéantissement de la forme dans l’espace et, dans la sculpture nouvelle, le refus de la solidité de l’objet afin de le fragiliser, le diminuer, le dégrader. La qualité d’objet debout est moins intéressante que l'objet rampant…Bodenrahmen est qualifié d’Antimonument, exercice peu démonstratif sans habileté particulière. Elle n’est pas une réalisation formelle, mais une continuation dans l’espace tridimensionnel de l’écriture automatique…»

Le public connaît les propriétés symboliques et sacrées du carré et du cercle, du pomerium de ses études latines, ligne de démarcation entre l’intérieur et l'extérieur. Figure parfaite, le carré évoque la stabilité et la solidité ; symbole universel de l'espace habitable, il est l'emblème du monde. Il résume le symbolisme du nombre quatre.

L’œuvre contemporaine minimaliste ne gêne pas les enfants, leur première réaction est de sauter dans le carré, nouvelle marelle offrant peu de place et limitant le nombre de participants. Peu à peu des règles de plus en plus complexes s’installent pour aboutir, par hasard, à l’interdiction totale de franchir le périmètre.

Ramasser l’objet, s’en servir comme nouveau trophée est évoqué mais menacerait l’œuvre, les enfants en sont paradoxalement conscients. Dans « la maison » de Pariente leur imagination ne connaît aucune borne mais l’expérience qu’ils font de ces deux œuvres est essentiellement gestuelle, ludique et joyeuse, bruyante aussi ! Ils vont habiter ces lieux sans complexe, en ignorant que l’artiste l’a souhaité !

Comment combler le vide et pourquoi ?

Le vide ici, pas tout à fait ! l’espace est cloisonné et limité et impose une structure apportant l'ordre dans le monde, seul l’esprit n’a pas de frontière. Mais qu’advient-il si chacun y mêle réalité et fiction, si chacun croit à la véracité de son jeu. Personne ne détient la vérité et le chaos s’installe.

Platon considérait le carré beau en soi, cela suffit-il à créer une œuvre ? Cette figure est abondamment utilisée par les artistes, à toutes les époques, et notamment par les peintres abstraits. Mondrian présente des compositions harmonieuses de carrés dans un ensemble ordonné d'une austérité ascétique. Malevitch annonce la fin de la peinture en choisissant le Carré blanc sur fond blanc.

La problématique des deux artistes contemporains est la rupture. Montrer tout et rien, même un châssis vide, une maison vide, il faut espérer que le spectateur accepte de faire le reste.

Cette forme d’art iconoclaste et expérimental reste porteuse de valeurs reconnues dans l’histoire de l'art, par cette même continuité qui vise à la détruire elle et ses conventions. L’ironie, la dérision, le vide méthodique et le rejet désespéré de cette vacuité que le visiteur doit combler sont-ils une tentative d'insertion de l'art dans la vie ?