La famille Brontë... ou plutôt la fratrie Brontë, du moins les survivants à la mort qui rôde dans le presbytère paternel, voilée sous le masque terrifiant de la tuberculose qui les emportera tous les uns après les autres, fratrie de génie, de talents, entre romans, poèmes, sagas mythologiques et oeuvre picturale pour Branwell Brontë. Mais dans la fratrie, la moins connue, à tort sans doute, est Anne, Anne la timide, l'effacée, qui publia pourtant des romans bien singuliers au coeur de la redoutablement correcte et très pharisaïque époque victorienne.

L'enfance des soeurs Brontë : les origines de la saga familiale et les écrits de l'enfance

Maria, Elizabeth, Charlotte, Patrick Branwell, Emily Jane et Anne... la fratrie Brontë compte six enfants, nés de Patrick Brontë, né en 1777 en Irlande, et de Maria Branwell, née dans la verdoyante Cornouailles au sud de l'Angleterre. C'est pourtant dans un petit village du Yorkshire, battu par les vents qu'Emily Jane devait plus tard célébrer dans son unique roman, que Patrick Brontë s'installe avec sa famille, dans le presbytère qui est aujourd'hui devenu un lieu de "pélerinage" pour les amoureux de l'œuvre des Brontë : Haworth.

Maria Branwell Brontë meurt en 1820, laissant ses enfants orphelins de mère. Anne, née le 17 janvier 1820, est donc marquée par le deuil précoce... la mort est omniprésente à Haworth, le presbytère donnant sur le cimetière du village où peu à peu, les membres de la famille se rejoignent, trop tôt : Maria et Elizabeth, les deux ainées de la fratrie, succombent elles aussi à la tuberculose quelques années plus tard, après avoir été envoyées avec Charlotte et Emily à l'école de Cowan Bridge, que Charlotte évoquera dans la douloureuse enfance de Jane Eyre.

Demeurent au presbytère, sous le haut patronage de la servante de la famille, (qu'Emily croquera avec délices et tendre ironie dans le personnage de Nelly Dean dans les Hauts de Hurlevent), les quatre plus jeunes : Charlotte, Emily Jane, Patrick et Anne. Les enfants se mettent à écrire... bercés par les magazines littéraires (Blackwood's Edinburgh Magazine, Fraser's Magazine, ou The Edinburgh Review) qui parviennent au presbytère, et par les livres de la bibliothèque de leur père, alors que la littérature "gothique" triomphe partout en Europe, la fratrie Brontë évolue entre fiction et réalité, tissant ses journées d'écrits et de moments forts où les uns lisent aux autres ce qu'ils ont pu rédiger fiévreusement dans la journée. Fictions, épopées mythologiques, pièces de théâtre, courts récits, leurs écrits d'enfance demeurent au sein de l'univers très clos d'Haworth et cette fratrie d'enfants-génies ne cesse d'étonner leurs biographes, depuis la première biographe de Charlotte, Mrs Gaskell, qui eut le privilège de pouvoir interroger directement leur père, seul survivant de la famille après le passage de la tuberculose qui les faucha tous...

Anne et Emily Jane : leurs écrits, leur singularité, le génie d'Anne encore si méconnu

Peu à peu, les enfants Brontë écrivent par deux par deux : Charlotte et Branwell rédigent en commun tandis qu'Emily Jane et Anne, les deux petites, écrivent elles aussi à deux. S'il reste aujourd'hui de nombreux fragments de ces oeuvres de jeunesse pour le premier "couple", rares sont les vestiges de l'oeuvre d'Emily Jane et Anne : quelques poèmes repris plus tard, quelques fragments au détour d'un journal. Les deux soeurs sont "rares", discrètes, et cette concision caractérisera également leur oeuvre personnelle.

Branwell ne s'échappera vraiment jamais de cet univers imaginaire qu'il tente de retrouver par l'opium et les paradis artificiels... délire, ivresse et folie créative ont marqué les dernières années de ce jeune génie qui mourra à 27 ans. Anne tenta comme ses soeurs de partir gagner sa vie en tant que gouvernante, en 1839, à l'âge de 19 ans, dans la famille Inghams de Blake Halls, dont elle s'inspirera plus tard. Entre 1840 et 1845, elle fut gouvernante auprès des Robinsons de Thorpe Green Hall, près de York. Mais tout comme Emily Jane, Anne ne se plaisait vraiment qu'à Haworth, le presbytère paternel. Elle y revint donc en 1845, son frère Branwell, tombé amoureux de Mrs Robinsons, précipita d'ailleurs son départ : mieux valait partir pour tenter d'échapper aux nombreux scandales que Branwell déclenchait partout où il se trouvait...n'oublions pas que l'Angleterre victorienne était régie par des codes de moralité très stricts, Branwell, entre opium, alcool et crises de violence, était un personnage fort peu recommandable dans cet univers !

1847 : la publication de Jane Eyre, Agnes Grey, et Wuthering Heights

1847 marque le tournant dans la vie d'Anne comme de ses soeurs : après plusieurs refus polis, le manuscrit de Jane Eyre, de l'ainée Charlotte, a été publié par un éditeur qui, lorsqu'il a lu ce roman, n'a pu le lâcher jusqu'au matin : c'est le succès et les deux cadettes, Emily Jane et Anne, publient à leur tour Wuthering Heights et Agnes Grey. Les lecteurs, pressentant peut-être les liens intimes qui unissent les écrits des soeurs Brontë, sont persuadés dans un premier temps qu'il n'y a qu'un seul et même auteur derrière ces romans si peu conventionnels à l'époque triomphante de la moralité incarnée par l'imposante Reine Victoria, au tout début de son règne.

Anne publia encore son second roman, The Tenant of Wildfell Hall (Le Locataire de Wildfell Hall) quand son frère Branwell mourut le 24 septembre 1848. La famille Brontë fut de nouveau frappée par la mort lorsqu'Emily Jane mourut le 19 décembre de la même année. Anne, ayant vécu à l'ombre de sa sœur que l'on considère comme le plus grand génie littéraire de la fratrie, la suivit de près dans la mort : elle est morte le 28 mai 1849 à l'âge de vingt-neuf ans. Ce dernière poème d'Anne nous livre son état d'esprit :

Une ombre effrayante enserre

Mon esprit tout effaré

(...)

Si la Mort devait à la porte m'attendre,

Ainsi respecterais-je mon vœu ;

Mais si dur que soit le destin qui m'attend,

Que je puisse dès à présent te servir.

Elizabeth Gaskell, Vie de Charlotte Brontë, Editions du Rocher (1 avril 2004)