
- couverture de bds - gallimard
Cette ambiguïté se manifeste de prime abord par l'androgynie touchant tant les femmes que les hommes, faisant glisser les barrières entre les deux sexes et diluant les repères physiques et socioculturels. L'univers romanesque d'Albert Cohen s'avérant particulièrement androgyne, en découle un climat d'homosexualité ou/et de bisexualité latentes ou réalisées.
Androgynie
Autour d'Ariane, nous avons sa belle-mère, femme phallique et castratrice, elle ôte toute virilité à son mari en insistant à maintes reprises sur les caractères féminins de ce dernier: "Décidemment, tu es la femme de la maison, dit-elle avec un sourire supérieur(...)", tout en l'exhortant cyniquement à plus de masculinité: "Sois un peu plus viril, Hippolyte, s'il te plait".
Adrien révèle aussi son androgynie, avec des attitudes traditionnellement féminines, particulièrement lorsqu'il se trouve à son travail : "En grande fièvre, il se coiffa et se brossa. Après s'être rebenziné, il tira sa pochette, puis la rentra, puis la tira de nouveau et en considéra l'effet dans la vitre de la fenêtre". Adrien ressemble ici à sa femme lorsqu'elle se prépare pour son amant. Evelyne Léwy-Bertaut a traité dans un article de l'aspect social de la féménité d'Adrien: "la féminité d'Adrien apparaît comme le résultat de son arrivisme" (in "L'Androgynie: double, moitié ou zéro?"inCahiers Albert Cohen n°5, p 131.
En effet, la féménité s'exprime ici comme valeur de soumission et de fascination par rapport à la hiérarchie, le "constant sourire féminin" d'Adrien l'atteste: "sourire qui se voulait à la fois témoignage de soumission, démonstration de bonne volonté toute prête et signe du plaisir qu'il éprouvait en la compagnie même muette de son supérieur".
Ariane quant à elle dès le début du roman semble rejeter sa féminité, refusant par exemple les artifices du maquillage: "Mais du rouge aux lèvres, je n'en au jamais mis et je n'en mettrai jamais. C'est sale, vulgaire". Elle se réfugie dans l'enfance, se racontant des histoires de petites filles, ce qui est une autre manière de nier son sexe.
Si Ariane apprendra à se féminiser au contact de son amant Solal, paradoxalement elle se virilise également s'attribuant les vêtements ou les attitudes masculines de son amant en s'identifiant parfois à lui ; c'est "en peignoir de soie noire et le cou entouré de la cravate rouge du commandeur" qu'elle joue "à être lui, pour être avec lui. Je vous aime, Ariane, disait-elle d'une voix mâle". En outre, Ariane nous avoue son fantasme d'androgynie, union parfaite de l'homme et de la femme en un seul être: "j'aimerai assez être un homme pour une certaine chose mais garder tout le reste de féminin les hanches les seins ça serait en somme l'être parfait".
Ce fantasme de l'androgynie peut être perçu comme un retour à la fusion originelle des sexes telles que l'évoquait Aristophane dans "le Banquet".
Bisexualité et homosexualité
Ariane dit ne pas aimer les hommes et souligne le décalage qu'elle perçoit entre la sensualité se dégageant des romans et le dégoût qu'elle éprouve à l'encontre des relations sexuelles : "c'est du joli les voluptés des romanciers est-ce qu'il y a vraiment des idiotes qui aiment cette horreur" (in "Belle du Seigneur"). Les rapports avec son mari sont assimilés à des viols ; Ariane ne veut pas "être violée par un étranger" et ne supporte pas son mari qui "montre sans honte son organe, son affreux organe" (Ibid).
En outre, elle nous raconte au début de "Belle du Seigneur" sa liaison avec une jeune femme prénommée Varvara, avec qui, semble-t-il, les relations physiques étaient harmonieuses puisque Ariane prétend n'avoir "jamais aimé les baisers qu'avec Varvara". On ne peut également pas manquer d'évoquer la figure féminine d'Ingrid conviée à la fin du roman dans le lit des amants pour relancer le désir de Solal, mais à laquelle Ariane ne devait sans doute pas être insensible car c'est elle qui en a vraisemblablement émis le souhait: "l'idiote obscénité, [le] dernier recours de leur pauvre passion. A minuit, la proposition d'appeler Ingrid", c'est elle qui "le voulait, pour mettre de la vie dans cette agonie".
Quand à Solal, il se montre séducteur également auprès des hommes, il "sut plaire aux trois hommes et ne pas déplaire aux femmes" et Jacques sera une des victimes masculines de sa séduction, bien avant Adrien ce qui suscitera la jalousie d'Aude fiancée de Jacques : "Ce qui l'agaçait le plus, c'était de voir Jacquessous le charme. Cette amitié subite et exagérée avait quelque chose de pénible. Depuis que Solal était là, Jacques faisait moins attention à elle" (in Solal). Ultérieurement d'ailleurs, un rien provocateur Solal nous présentera l'hétérosexualité comme son second choix d'orientation sexuelle "par défaut": "Cette tendresse, j'aurais tant aimé la recevoir des hommes, avoir un ami, l'embrasser lorsqu'il arrive, rester à causer avec lui tard dans la nuit et même jusqu'à l'aurore. Mais les hommes ne m'aiment pas, je les gêne, ils se méfient, je n'en suis pas. Alors, cette tendresse, il m'a bien fallu la chercher là où on la donne." (in "bds").
Selon Evelyne-Bartaut, "pour Albert Cohen, les rapports sociaux sont d'essence homosexuelle dans une société active masculine fondée sur la hiérarchie des pouvoirs" (in Cahier d'Albert Cohen n°5, "L'Androgynie: double, moitié ou zéro ?") , nous en avons un exemple avec Benedetti: "Ballerine soudain, Benedetti se précipita, le visage illuminé d'amour. Cet amour n'était pas simulé, Benedetti étant social au point de sincèrement admirer et aimer tout puissant susceptible de lui être utile" (in "bds").
Sur la sensualité morbide dans l'oeuvre de Cohen et Baudelaire, lire aussi http://www.suite101.fr/content/baudelaire-et-cohen-un-corps-a-corps-avec-la-mort-a10531 et sur l'ambiguïté de l'identité sexuelle chez Baudelaire: http://www.suite101.fr/content/identite-sexuelle-chez-baudeaire-a12166.
