Alors que le Jeu de Paume a refermé les salles de l’exposition « Entrelacs » dédiée au travail de l’artiste Ai Weiwei, un vide demeure. Ce n’est pas au vide des lieux passant à un autre évènement qu’il est fait allusion ici mais bien à la fâcheuse et persistante impression que les œuvres montrées pour définir l’art d’Ai Weiwei ne sont pas ce que l’on nous avait vanté.

Un artiste engagé.

Certes, Ai Weiwei, fils d’un poète renommé soumis à une rééducation par les vainqueurs de la Révolution Culturelle chinoise, semble né pour être un artiste engagé. Venu au monde en 1957 alors que son père Ai Qing était envoyé en camp de travail avec toute sa famille, le jeune Ai Weiwei a grandi avec la misère et sans doute un sentiment de révolte naturel. De sorte que l’occasion et les relations se présentant en 1980, il s’est envolé pour les Etats-Unis pour y étudier les arts mais surtout échapper au carcan trop connu. Dans l’East Village alors balbutiant d’un renouveau artistique grâce à l’empreinte de futurs grands tels qu’Andy Warhol, Ai Weiwei a poursuivi son apprentissage débuté à l’Université du cinéma de Pékin. Et pris beaucoup de photographies de son quotidien, du New York des années 80, passant de son cocon ethnique de chinois exilés à une vue plus large principalement tournée vers la misère et le désir universel de liberté. Peu à peu, Ai Weiwei s’est fait une place dans ce petit microcosme mais lorsqu’il doit rentrer en Chine en 1993 pour assister son père mourant, une autre réalité lui fait face.

Celle d’un pays qui n’a toujours pas renoué les liens entre le peuple et les autorités. Fort de sa réputation et de ses expériences américaines, l’artiste s’emploie donc à manifester une forme artistique qui veut dénoncer et créé un atelier dévoué à ce but.

Lorsque les enjeux idéologiques se mêlent à la fausseté politique.

Son nom devenant connu, Ai Weiwei, qui s’est entre temps formé et illustré comme architecte, ne serait-ce que par l’élaboration de sa propre demeure et de son atelier, se voit confié des missions par le gouvernement chinois. Conseiller technique est le titre que lui décerne même le comité chinois organisant les JO de 2008. Et le bas blesse… Car si Ai Weiwei se plie à ce qui lui est demandé, il s’acharne par ailleurs à photographier la construction du stade olympique pour mieux critiquer les manœuvres gouvernementales visant à exproprier des petites gens pour mieux détruire leur maison et bâtir du neuf à la place, tout ceci pour épater une galerie étrangère. On sait par les médias que l’artiste a dès lors été surveillé, plusieurs fois arrêté pour être enfin emprisonné et tenu au secret avant d’être libéré sous caution. La condition absolue étant qu’il cesse toute provocation et demeure à résidence.

L’intérêt de l’exposition du Jeu de Paume.

Aucun intérêt artistique photographique car les clichés sont à l’évidence dignes de ce que tout le monde peut faire avec son appareil numérique ou un IPhone : les étapes d’un chantier de construction olympique, des portraits de ses compatriotes invités à une manifestation artistique en Allemagne initiée par Ai Weiwei et nommée « 1 000 et 1 chinois », des clichés provocateurs de destruction d’une œuvre centenaire (triptyque d’une amphore Han jetée au sol) ou de doigt d’honneur levé sur les symboles nationaux dans différents pays (devant la place Tian’anmen, le Capitole, la Tour Eiffel…), le quotidien de l’artiste lui-même ou de ses amis, en Chine et partout dans le monde. Bien entendu, les salles même du Jeu de Paume, froides, blanches, vides, peinent à imposer une atmosphère à ces images. Alors quel intérêt ? Documentaire est le mot. Au milieu de cet amoncellement d’images sans charme ni technique, on peut distinguer ce qui fait le charme d’Ai Weiwei : une ambivalence entre son engagement critique vis à vis des hautes instances de son pays et ce qu’il entend défendre. Ai Weiwei fustige un gouvernement qui massacre l’héritage culturel architectural de Pékin mais accepte de faire partie du projet olympique, il s’insurge contre l’irresponsabilité qui a condamné des enfants lors du séisme du Sichuan mais s’amuse à provoquer les symboles par des gestes enfantins pris sur le vif. De sorte, Ai Weiwei semble en lutte contre lui-même. Les bribes de textes récupérés depuis son blog censuré puis fermé par volonté policière laissent deviner les contradictions d’un homme prônant un modernisme de l’art quitte à en détruire l’héritage mais qui reste attaché à la matière même de ce passé qu’il défend suivant les occasions. Si les réflexions ainsi exposées sur écran au cœur de l’exposition mettent ne lumière des idées séduisantes, il n’en demeure pas moins qu’ « Entrelacs » a brisé le rêve du visiteur qui pouvait s’attendre à quelque chose de plus artistique. En vingt ans, Ai Weiwei est passé de la photographie argentique témoin de l’humanité à la photo gadget pour le net. Sans doute est-ce là le résultat d’une pression constante de la part du gouvernement chinois qui réduit l’opposition à la seule source d’information encore hors de sa totale main mise mais la visite de cette exposition ne fut pas sans illustrer l’expression « douche froide ».

Sources : site du Jeu de Paume, Wikipédia.