La désormais célèbre photo de l'AFP figeant pour l'éternité Dominique Strauss-Kahn encadré par des officiers de la police new yorkaise n'a pas fini de faire parler d'elle. Que nous dit-elle lorsque nous tentons de la décrypter pour mieux la comprendre ?

La rhétorique visuelle de la série policière

La sortie de DSK du commissariat de Harlem, mise en scène par la police américaine, a choqué les français habitués à plus de retenue télévisuelle en matière de justice. On y voit un homme fatigué, les traits tirés par trente heures de garde à vue qui a été interrogé par l'Unité spécialisée dans les crimes sexuels. Deux officiers de police lui tiennent vigoureusement les bras tandis que ses mains dans le dos -que l'on suppose menottées- lui donnent la posture de l'accusé. Une scène type, dont le producteur Dick Wolf pourrait largement s'inspirer pour la série policière New York Unité Spéciale.

DSK devient un prévenu qui doit effectuer la « parade des accusés » devant les médias

Le directeur du Fond monétaire International est accusé d'acte sexuel criminel, tentative de viol et séquestration. Quel que soit le degré de sa culpabilité, il est « exhibé » devant les médias pour la traditionnelle « perp walk » ou « perpetrator walk », une pratique courante aux Etat-Unis que l'on peut traduire par « parade des accusés » ou « bizutage du coupable » et qui consiste à médiatiser l'accusation et à mettre en valeur l'humiliation publique que chacun doit redouter s'il est coupable d'un crime. Oliver Stone dans Wall Street filme cette parade humiliante : Charlie Sheen est menotté il n'a plus de ceinture et il perd son pantalon devant les caméras...

L'attente et la construction d'un récit heure par heure

Les images journalistiques se confondent avec les images de séries policières : les plans et perspectives new yorkaises des immeubles vus d'en bas en contre-plongée sont des décors familiers. Chaque spectateur reconnaît la phase de « l'attente », celle où les journalistes, micros et caméras au poing, guettent fiévreusement un porte-parole qui les renseignera sur le scandale du jour.

L'attente liée au suspense appartient au langage cinématographique. Sur les chaînes d'information en continu, "l'affaire DSK" est réactualisée heure par heure. Soudain... le prévenu sort du commissariat de Harlem. Il est flashé en quelques secondes par tous les photographes des plus grandes agences du monde. Dans la presse en ligne, le crédit photo est attribué soit à l'AFP, soit à Reuters.

La loi française sur la présomption d'innocence

En France, la photo a fait polémique. Depuis la loi Guigou sur la présomption d'innocence en juin 2000, les personnes mises en examen sont protégées par des droits et ne sont en aucun cas filmées par les médias. Le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) a appelé, mardi 17 mai, les chaînes « à la plus grande retenue » dans la diffusion d'images montrant DSK menotté. Deux mentalités se font face: de l'autre côté de l'Atlantique, on réalise que la justice américaine est "accusatoire".

Le choc frontal de la réalité

Côté journalistes, on part du principe « qu'on ne sait rien » et que le public a le droit de savoir. La presse symbolise le rôle de médiateur entre le public et les autorités. La scène du « perp walk » s'incruste dans le récit comme pour anticiper et grossir la nature violente de la mise en scène journalistique : une célébrité menottée est ce qu'il est convenu d'appeler un « scoop télévisuel ». Il s'agit pour un personnage public, d'être immanquablement placé sur le devant de la scène, matraqué par le crépitement des flashes, puis d'incarner malgré lui le personnage central de tous les médias.

L'image de DSK entravé par la justice est déjà gravée dans l'inconscient collectif et malgré les mises en garde de son avocat, Me Dominique de Leusse, contre les débordements de la presse, le célèbre cliché a déjà été remplacé par un gros plan tout aussi suggestif, qui n'effacera jamais l'ancien.