Rosa Candida est le premier roman traduit en français d'Audur Ava Ólafsdóttir. Après sa lecture, on ne peut que regretter de ne pas avoir accès à ses autres ouvrages (à moins de parler couramment l'islandais). Prix Page des libraires 2010, ce roman retrace l'accession à la paternité de son personnage principal, Arnjóltur. L'arrivée d'un enfant, conçu après un cinquième de nuit d'amour, va bouleverser son existence, jusqu'alors remplie de corps et de roses.

Devenir père ou accéder à l'âge adulte: un roman d'initiation

On peut qualifier ce roman de roman d'initiation à plusieurs titres: tout d'abord, le personnage doit assumer son nouveau rôle de père, ce qui ne va pas de soi, étant donné qu'il ne vit pas avec la mère, mais au contraire déménage vers un monastère perdu dans les montagnes pour restaurer une célèbre roseraie.

Par ailleurs, il est impossible de négliger la dimension spirituelle de ce roman: les roses omniprésentes sont des vecteurs de souvenirs et de réflexions, tant sur le passage des générations que sur l'accession au divin, la dernière image de Rosa Candida, la rose à huit pétales, sur la rosace de l'église en est la meilleure attestation.

À son départ de la maison paternelle, encore engoncé de ses doutes sur la corporalité, le sexe, et intrigué par le mystère de la genèse humaine, Arnjóltur fait encore figure d'adolescent malgré ses vingt-deux ans. Le lecteur suit ainsi son évolution progressive et son apprentissage de l'amour, tant à l'égard de sa fille qu'à l'égard de la mère de celle-ci. L'auteur présente ainsi les différentes étapes de la vie comme autant de petits miracles au milieu des difficultés et des détours de l'âme humaine.

Les roses en héritage

Arnjóltur est marqué dès le début de l'histoire par la mort de sa mère, décédée dans un accident de voiture dont il a été témoin par téléphone. Les roses et de vieux pulls tricotés main sont tout ce qui lui reste d'elle. Elles acquièrent donc dès le départ une portée symbolique.

S'occuper d'une roseraie, c'est donc cultiver un héritage, mais aussi préparer le sien pour les générations futures - la petite fille d'Arnjóltur se passionnant dès leur rencontre pour les fleurs. Cette passation de la rose à huit pétales crée une continuité dans le roman, tout en invitant le lecteur dans un monde à part, le monde de ceux qui apprécient la beauté vivante, non sans lien avec la Création divine.

De ce monde sont exclus les matérialistes, comme le père électricien ou la mère de l'enfant, étudiante en génétique. Les roses permettent au personnage masculin de grandir, quand la génétique renvoie la jeune mère à l'adolescence, à l'envie de découvrir, aussi bien les sciences que les relations humaines. La roseraie fait ainsi penser au "jardin secret" évoqué par Voltaire dans Candide: c'est un lieu sûr et protégé où le héros cesse de papillonner pour trouver sa place et son bonheur.

Du corps terrestre au corps divin

Rosa Candida se présente enfin comme une tétralogie du corps.

Celui qui est le plus souvent mis en scène est le corps sexué et désirant. Ce corps est même une obsession du personnage principal. Pendant la majeure partie du roman, il n'envisage pas les êtres qui l'entourent comme des personnes mais comme des amas de chair désirable, avec lesquels il se demande s'il pourrait coucher. L'auteur s'autorise aussi une ambiguïté sur les penchants sexuels de son personnage. Le parcours du personnage consiste ainsi en une sorte de sublimation de son désir brut d'adolescent. Le passage des pensées sur le corps au pensées sur l'amour est ténu mais manifeste.

La deuxième forme du corps qui est présentée est le corps souffrant: à peine parti de chez lui, Arnjóltur fait une crise d'appendicite. La cicatrice au côté qui en résulte rappelle la plaie du Christ douloureux accroché dans le chœur de l'église, comme pour souligner la nécessité de la souffrance pour accéder à un stade supérieur.

Ceci amène à envisager la troisième forme: le corps divinisé. Cette forme est représentée par l'enfant, mis explicitement en parallèle avec l'enfant sculpté dans le bras de la Vierge et qui la fascine tant. L'enfant représente le plus grand miracle de l'œuvre. Elle crée du lien là où il n'y en avait pas, elle rapproche et guérit, en premier lieu de la solitude, en second lieu des plaies physiques.

Car l'auteur n'hésite pas à introduire de manière subtile le corps miraculé. Sans laisser croire entièrement au pouvoir salvateur de l'enfant, elle lui confère une dimension mystique par le biais des voisines. Toutes guérissent de maladies de peau, d'asthme et autres affections bénignes, et toutes en attribuent le mérite à l'enfant.

Cette tétralogie du corps suggère ainsi une lecture christique de l'œuvre et pousse le lecteur à s'interroger sur son propre jardin intérieur.

Référence

Ólafsdóttir Audur Ava, Rosa Candida, Paris, Zulma, Points, 2010 (pour la traduction française).