La perspective de l'alternance a-t-elle poussé Martine Aubry et François Hollande à passer entre eux un accord de non agression pendant la durée de la primaire socialiste? Les deux favoris, seuls susceptibles pour l'instant dans les sondages, de battre Nicolas Sarkozy en 2012 (Ségolène Royal peine à 8 ou 10 points derrière eux), n'entendent pas rater l'occasion par une rivalité trop agressive et destructrice, après les échecs successifs de 1995, 2002 et 2007.

Cette ligne de conduite, fondée sur le respect mutuel affiché et la responsabilité, ne serait pas sans rappeler, si elle reposait effectivement sur un contrat entre les deux candidats à la candidature, le pacte de Marrakech que Martine Aubry avait signé avec Dominique Strauss-Kahn, et qui prévoyait que le plus à même d'emporter la victoire de 2012 recevrait aussitôt le soutien de l'autre.

Une partition musicale à deux voix

Sauf que les données ont changé pour tout le monde.

  • DSK a jeté l'éponge le 14 mai dernier, depuis qu'il se débat dans des affaires judiciaires et des accusations de viol qui le cernent à New York et à Paris;
  • Martine Aubry, devant le retrait forcé de son partenaire, s'est jetée dans la bagarre après avoir longtemps hésité;
  • François Hollande, qui avait construit toute sa campagne dès mars 2011, sur sa différence avec «DSK le favori des Français», est resté «un candidat normal», mais par opposition unique, cette fois, au président de la République.
Martine Aubry et François Hollande jouent pour l'instant une partition musicale impeccable, sans fausses notes et à deux voix, l'un n'hésitant pas à reprendre en écho les thèmes abordés par l'autre et inversement. Quelques exemples? Quand la première secrétaire évoque son intention d'augmenter le budget de la Culture lors de son apparition au Festival d'Avignon, son prédécesseur à la tête du PS lui répond aussitôt en lui rappelant les règles du jeu dans un numéro de duettistes parfaitement rôdé: «pas de surenchère». Quand François Hollande, le premier à être intervenu sur le danger de la dette, rédige une tribune «Sauver l'euro maintenant», sur le site du Journal du Dimanche le 16 juillet, Martine Aubry lui fait écho dimanche 24 avec «Il faut sauver la Grèce pour sauver d'Europe», sur le site de Libération. Enfin, quand François Hollande promet de mettre en place une politique d'austérité pour «tenir les engagements de la France», satisfaire aux exigences européennes et réduire le déficit en 2013 à 3% du Produit intérieur brut (PIB), Martine Aubry finit par dire la même chose, ce qui fait titrer ainsi le quotidien Le Monde: «M. Hollande pousse Mme Aubry sur le chemin de la rigueur».

«Ne pas fournir de munitions à la droite»

Bien sûr, l'objectif des deux candidats est d'apparaître comme des prétendants crédibles à la présidence de la République, non seulement capables de faire oublier l'angélisme des dernières années (le rapport sur l'égalité réelle par exemple), mais aussi de faire une entorse au programme socialiste au nom de la responsabilité et du réalisme. Après tout, l'un comme l'autre a eu la charge de la direction du Parti socialiste et, à ce titre, ils ont dû adapter idées et convictions aux contraintes objectives.

«Il y a une volonté partagée que la primaire ne dérape pas», confie à L'Express un «membre de la garde rapprochée de la maire de Lille». «François Hollande et Martine Aubry savent qu'ils auront besoin de l'autre quoi qu'il arrive». Ce que le journaliste David Doucet traduit ainsi: «Cette recherche du consensus s'explique par la nécessité de ne pas fournir à la droite des munitions qu'elle pourrait réutiliser mais aussi par les précédentes responsabilités des deux favoris à la primaire socialiste. La députée de Moselle, Aurélie Filipetti, qui roule pour François Hollande, le dit à sa manière: «Ils ont tous les deux dirigé le parti et ça compte. La campagne est menée de manière très responsable».

Un engagement signé par tous les candidats

Cette volonté commune est peut-être le fruit d'un contrat tacite entre Martine Aubry et François Hollande. À moins qu'il ne s'agisse, plus simplement, d'un désir de ne pas laisser l'autre occuper seul le terrain du réalisme. «Ce week-end, a plaisanté Martine Aubry, les journalistes étaient vraiment très ennuyés parce que François Hollande et moi-même avons dit la même chose, et comme on a dit la même chose, c'est qu'on se marque à la culotte».

La question est de savoir si ce pacte de non agression résistera quand la campagne des primaires va se durcir cet automne. Ils sont en effet six sur la ligne de départ: outre la maire de Lille et le député de Corrèze, la Haute autorité de la primaire du PS a retenu les candidatures de Ségolène Royal plus combative que jamais, Arnaud Montebourg, Manuel Valls et Jean-Michel Baylet (PRG). Six à vouloir marquer leur différence?

C'est cette Haute autorité qui supervisera le scrutin interne des 9 et 16 octobre et qui désignera le candidat officiel du Parti socialiste. Ensuite, celui-ci (ou celle-là) recevra le soutien public et sans faille de tous les battus. Car cette fois, chacun s'y est engagé par écrit. Pas question, en effet, de revivre la mésaventure de Ségolène Royal, lâchée par les siens en 2007.